Fin de vie : quand la liberté devient un abandon organisé
English summary
This article offers a critical response to the liberal approach to end-of-life issues defended by Daniel Borrillo.
It argues that framing assisted suicide and euthanasia as expressions of individual sovereignty ignores human vulnerability, relational dependence, and social pressure. Drawing on Catholic and personalist philosophy, the text defends the intrinsic dignity of human life and warns against the commodification of death, including latent risks of organ markets. Ultimately, it contends that a society which presents death as a solution is not liberating individuals, but abandoning them.
Le débat sur la fin de vie revient avec la régularité des grandes questions mal refermées. À chaque fois, il se pare des mêmes vertus : compassion, apaisement, liberté, dignité. Dans une note publiée par Génération Libre, Daniel Borrillo propose de dépasser les affrontements moraux traditionnels en recentrant le sujet sur ce qu’il estime être son cœur légitime : la souveraineté individuelle. Selon cette approche, dès lors qu’une décision de fin de vie est libre, éclairée et n’affecte que la personne concernée, l’État n’aurait pas à intervenir autrement que pour en garantir les conditions.
À première vue, l’argument séduit. Il est cohérent, rationnel, appuyé sur une tradition libérale solide, de John Stuart Mill à Ronald Dworkin. Pourtant, cette cohérence repose sur une abstraction : celle d’un individu autonome, stable, maître de lui-même. Or la fin de vie n’est précisément pas le lieu de cette autonomie idéale. Elle est le moment où le corps faiblit, où la dépendance s’installe, où la peur de devenir un fardeau pèse plus lourd que la douleur elle-même. Continuer à parler de souveraineté individuelle comme si l’on était dans un cadre contractuel ordinaire relève moins de la lucidité que de la fiction anthropologique.
Car la fin de vie n’est pas un espace privé, isolé du monde. Elle engage toujours d’autres que soi : les proches, qui porteront cette décision longtemps après ; les soignants, à qui l’on demande de franchir un seuil inédit en transformant le soin en acte potentiellement létal ; et la société tout entière, qui modifie silencieusement le message adressé à ses membres les plus vulnérables. Lorsqu’une société reconnaît la mort comme une option légitime face à la souffrance, elle ne se contente pas d’élargir un droit : elle installe une norme implicite. La question cesse alors d’être « ai-je le droit de mourir ? » pour devenir, insidieusement, « ai-je encore de bonnes raisons de rester en vie quand je deviens dépendant, inutile ou coûteux ? ».
On affirme souvent que l’État resterait neutre. Mais cette neutralité est un mythe commode. Légaliser, encadrer, tracer une aide à mourir, ce n’est pas s’abstenir moralement ; c’est instituer une vision de l’homme. Toute loi est normative, même lorsqu’elle prétend ne faire qu’ouvrir un espace de choix. En reconnaissant juridiquement la possibilité de donner la mort, l’État dit quelque chose de décisif sur la valeur de la vie humaine : non plus inconditionnelle, mais disponible sous certaines conditions.
C’est ici que le glissement sur la notion de dignité devient central. Dans l’approche libérale, la dignité est définie par le sujet lui-même, selon sa perception de ce qu’est une vie digne. Or, dans la tradition personnaliste et catholique, de Emmanuel Mounier à Jacques Maritain, la dignité n’est pas un sentiment mais une réalité ontologique. Elle ne se mesure ni à l’autonomie, ni à la performance, ni au confort existentiel. La rendre subjective, c’est la rendre fragile précisément au moment où elle devrait être la plus protectrice. Ce ne sont alors plus les plus faibles qui sont protégés par la loi, mais les plus fragiles qui doivent justifier leur maintien en vie.
À cela s’ajoute un angle mort rarement évoqué : celui de la marchandisation. Dès lors que la mort devient un droit, que l’acte est médicalisé et que le corps est juridiquement disponible, une dynamique s’enclenche. Elle n’est pas immédiate, ni brutale, mais progressive : pression économique, pénurie d’organes, rationalisation hospitalière. Aucun marché ne naît d’un coup. Tous commencent par une exception morale, poursuivent par une justification humanitaire, et s’installent par une optimisation technique. Le libéralisme a une constante historique : tout ce qui devient disponible finit par devenir négociable.
On nous parle de liberté, mais il s’agit souvent d’un transfert de charge. La société, incapable d’accompagner durablement la dépendance, délègue à l’individu la responsabilité ultime de disparaître. On nous parle de dignité, mais on en vient à demander aux plus faibles de prouver que leur vie mérite encore d’être vécue. Une société qui propose la mort comme solution n’est pas d’abord compatissante ; elle est fatiguée.
Refuser l’euthanasie et le suicide assisté ne revient pourtant ni à nier la souffrance ni à sacraliser la douleur. Il s’agit de refuser de faire de la mort une réponse institutionnelle à ce qui devrait appeler davantage de solidarité, de soins palliatifs effectifs, de présence humaine, de fidélité. Comme le rappelait Jean Vanier, une société se révèle dans la manière dont elle traite ceux qui ne peuvent plus rendre.
La question n’est donc pas de savoir si l’individu est libre de mourir. La question est plus grave, plus collective, plus politique : sommes-nous encore capables de rester auprès de ceux pour qui vivre est devenu difficile ?
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