Raban Maur, l’homme qui voulut tout comprendre pour mieux croire


Raban Maur (776–856), théologien et encyclopédiste carolingien

 

 

 


 

 

Raban Maur, également connu sous le nom latin de Rabanus Maurus, est un moine bénédictin, érudit et prélat franc du IX^e siècle. Figure majeure de la Renaissance carolingienne, il s’illustre comme enseignant, écrivain et homme d’Église au service de l’empire de Charlemagne et de ses successeurs. Surnommé dès le XIXe siècle praeceptor Germaniae (« précepteur de la Germanie ») pour son rôle dans la transmission du savoir antique et chrétien en Europe germanique, il a laissé une œuvre considérable tant dans le domaine théologique qu’encyclopédique. Cette biographie détaillée retrace son parcours de vie, présente ses principaux écrits – aussi bien religieux que liés à la médecine – et met en lumière l’influence intellectuelle et religieuse qu’il exerça de son vivant et après sa mort.

Parcours de vie et contexte historique

Jeunesse et formation : Raban Maur naît vers 780 dans une famille noble à Mayence, en Germanie . Très jeune, il est offert comme oblat au prestigieux monastère bénédictin de Fulda, fondé quelques décennies plus tôt par saint Boniface. Il y reçoit une solide formation monastique sous l’abbé Baugulf, s’initiant aux lettres sacrées et aux arts libéraux. En 801, il est ordonné diacre à Fulda et se révèle un élève brillant. L’année suivante, son abbé l’envoie parfaire ses études à l’abbaye Saint-Martin de Tours auprès du grand savant anglo-saxon Alcuin de York. Celui-ci, conseiller de Charlemagne, remarque les qualités du jeune moine et lui donne le surnom de Maurus en référence à saint Maur (disciple privilégié de saint Benoît). En 803, Raban revient à Fulda et, malgré son jeune âge, prend la tête de l’école monastique de l’abbaye. Sous sa direction, Fulda devient l’un des principaux foyers intellectuels de l’Occident carolingien, attirant des étudiants de tout l’Empire. Parmi ses élèves figurent des lettrés appelés à briller à leur tour, tels que Walafrid Strabon, Loup de Ferrières, Otfrid de Wissembourg ou Rudolf de Fulda. En 814, Raban est ordonné prêtre, et il continue d’enseigner tout en commençant à rédiger ses premières œuvres.

 

Abbé de Fulda : En 822, Raban Maur est élu abbé de Fulda, charge qu’il assume pendant deux décennies. Son abbatiat coïncide avec le règne de l’empereur Louis le Pieux (fils de Charlemagne) et s’inscrit dans la poursuite de la renaissance carolingienne. L’abbé Raban administre son monastère avec sagesse et dynamisme : il achève les vastes constructions entamées par son prédécesseur et lance de nouveaux chantiers (églises, oratoires), qu’il enrichit de mosaïques, tapisseries et reliquaires réalisés par les moines artisans de Fulda. Il développe la bibliothèque en acquérant de nombreux manuscrits , et fait de l’abbaye un centre de copie et de diffusion du savoir. Soucieux d’évangélisation, Raban fonde des paroisses dans les régions germaniques récemment christianisées afin d’y installer des prêtres pour encadrer le peuple. Il veille aussi à la formation du clergé rural : il envoie davantage de prêtres dans les campagnes et rédige pour leur usage des ouvrages pédagogiques et doctrinaux (voir plus bas). Sur le plan caritatif, l’abbé étend l’aide aux pauvres dispensée par le monastère. Ces réalisations font rayonner Fulda et valent à Raban une grande estime dans tout l’Empire.

 

Crises politiques et archevêque de Mayence : À partir des années 830, l’unité de l’empire carolingien vacille du fait des querelles de succession entre Louis le Pieux et ses fils. Conseiller et ami du coempereur Lothaire I^er, Raban Maur prend parti pour ce dernier lors de la guerre civile qui éclate après la mort de Louis (840). La victoire de son rival Louis le Germanique contraint Raban à l’exil en 840 : pour ne pas avoir à prêter allégeance au nouveau maître de la Francie orientale, il se retire du pouvoir abbatial et se réfugie quelque temps sur le mont Petersberg, près de Fulda. Durant cette brève retraite, il mène une vie ascétique consacrée à l’étude, à la prière et à l’écriture. Finalement, Raban se réconcilie avec Louis le Germanique en 845 et retrouve grâce auprès de lui. Peu après, en 847, le clergé de Rhénanie l’élit archevêque de Mayence – siège épiscopal le plus prestigieux de Germanie – pour succéder à Otgar récemment décédé. Devenu métropolite, Raban s’emploie à maintenir la discipline ecclésiastique et l’unité de l’Église carolingienne. Il convoque et préside plusieurs synodes provinciaux : le concile de Mayence de 848, tenu en présence du roi, reste célèbre pour avoir condamné les thèses du moine Gottschalk d’Orbais sur la prédestination, jugées hérétiques. Un autre synode en 852 (ou 851) traite des droits et de la morale du clergé dans son diocèse. Durant la grande famine de 850, l’archevêque fait preuve d’une générosité exemplaire en distribuant aux indigents la majeure partie des réserves et revenus de son église, nourrissant chaque jour des centaines de pauvres. Épuisé par l’âge et les labeurs, Raban Maur meurt le 4 février 856 à Winkel, près de Mayence, laissant la réputation d’un pasteur érudit et charitable. Sa dépouille est inhumée dans l’abbaye Saint-Alban de Mayence. Vénéré localement dès le Moyen Âge, il est qualifié bienheureux par les historiens religieux (Mabillon, les Bollandistes) et figure aujourd’hui au Martyrologe romain en tant que saint, fêté le 4 février.

Principales œuvres théologiques

La production littéraire de Raban Maur est vaste et variée, reflétant l’idéal carolingien d’associer foi chrétienne et connaissances profanes. Ses écrits, rédigés en latin, couvrent la Bible et la théologie, mais aussi la pédagogie, la grammaire, l’histoire ecclésiastique, la poésie et même l’organisation de l’Église. Raban n’était pas un innovateur absolu : il s’inscrit souvent dans la tradition de ses prédécesseurs (en particulier l’évêque savant Isidore de Séville au VII^e siècle), qu’il cite et compile abondamment. Cependant, par l’ampleur de sa synthèse et son souci didactique, il a durablement influencé la pensée chrétienne médiévale. Parmi ses ouvrages théologiques les plus importants, on peut citer :

·         Commentaires bibliques : Raban Maur a commenté une grande partie des Écritures saintes. On possède de lui des exégèses sur presque tout l’Ancien Testament, sur l’Évangile de Matthieu ainsi que sur les épîtres de saint Paul. Comme il est courant à son époque, il glane ses explications chez les Pères de l’Église (saint Jérôme, saint Augustin, saint Grégoire le Grand, etc.) et chez les savants antérieurs (Origène, Bède le Vénérable, Isidore de Séville…). Son approche de la Bible met l’accent sur l’interprétation allégorique : l’œuvre intitulée Allégories sur la Sainte Écriture (dont l’authenticité est débattue) expose ainsi la doctrine des quatre sens de l’Écriture (littéral, allégorique, moral et anagogique), théorie herméneutique qui sera au cœur de l’exégèse médiévale. Raban entendait fournir aux prédicateurs un ensemble de « clés » symboliques pour instruire le peuple à partir des textes sacrés.

·         De institutione clericorum (« De l’instruction des clercs ») : Rédigé vers 819, ce traité pédagogique expose les connaissances de base que tout clerc doit maîtriser. S’adressant aux prêtres et diacres chargés d’enseigner la foi, Raban y traite à la fois de doctrine chrétienne, de morale, de liturgie et de droit canon. Il s’inspire notamment des écrits de saint Augustin et intègre les décisions des conciles carolingiens récents pour définir l’idéal du miles Christi (le « soldat du Christ ») au service de l’Église. Ce manuel a contribué à uniformiser la formation du clergé dans l’Empire carolingien.

·         De virtutibus et vitiis (« Des vertus et des vices ») : Court traité de morale composé en 834 à la demande de l’empereur Louis le Pieux. Raban dresse un catalogue des principales vertus chrétiennes (foi, espérance, charité, prudence, justice, etc.) et des vices opposés, en s’appuyant sur l’Écriture et les Pères de l’Église. L’ouvrage, didactique, visait à édifier le souverain et sa cour en leur rappelant les principes d’une vie chrétienne exemplaire. Il illustre le rôle de conseiller spirituel que Raban Maur a joué auprès du pouvoir impérial.

·         Ouvrages liturgiques et disciplinaires : Raban est également l’auteur d’un Martyrologe (catalogue des saints classés par date) rédigé à la fin de son abbatiat, inspiré largement du martyrologe de Bède le Vénérable. Cet ouvrage recensant les fêtes des saints servit de base au culte local et fut diffusé dans l’espace germanique. On lui attribue en outre un ou deux pénitentiels, recueils de règles fixant les pénitences pour divers péchés, à usage des confesseurs. Il a probablement compilé De ecclesiasticis disciplinis (sur la discipline ecclésiastique) et De anima (traité de « psychologie » théologique sur l’âme), bien que certaines de ces œuvres nous soient parvenues de façon incomplète ou sous forme de fragments. L’ensemble de ces écrits témoigne de son souci d’ordonner la vie de l’Église selon les canons et la morale.

·         Écrits poétiques et spirituels : Raban Maur s’est essayé à la poésie latine, dans la lignée des poètes chrétiens tardifs. Son œuvre la plus originale est Le Livre des louanges de la Sainte Croix (De laudibus Sanctae Crucis), composé vers 810-814, qui rassemble un cycle de poèmes figurés (carmina figurata) en l’honneur de la Croix du Christ. Chaque page de ce recueil présente des vers disposés en figures ou calligrammes symboliques – par exemple en forme de croix – accompagnés d’une explication théologique. Cette œuvre singulière, alliant érudition biblique et virtuosité formelle, a fasciné les lecteurs médiévaux et modernes (l’écrivain Paul Claudel l’admirait encore au XX^e siècle). Par ailleurs, Raban a composé des hymnes liturgiques et des prières rimées. L’hymne de la Pentecôte Veni Creator Spiritus (« Viens, Esprit créateur »), encore chantée de nos jours, lui est traditionnellement attribuée – sans certitude absolue, mais cette attribution témoigne de l’aura poétique qu’il possédait dans la tradition ecclésiastique. Ses poésies montrent une technique versificatoire habile mais un génie poétique considéré comme modeste par les critiques; elles n’en restent pas moins précieuses pour l’histoire de la littérature religieuse carolingienne.

·         Traités techniques et compilations encyclopédiques : À côté de ses œuvres purement théologiques, Raban Maur a rédigé des ouvrages visant à compiler et transmettre le savoir profane de son temps dans une perspective chrétienne. C’est le cas de De computo (sur le comput du calendrier liturgique), un traité expliquant le calcul des dates mobiles comme Pâques, reflet de l’importance de l’astronomie et du calcul dans la vie de l’Église. Il a aussi produit un manuel de grammaire latine (De arte grammatica, extrait des Institutions grammaticales de Priscien), afin d’aider les moines à mieux maîtriser la langue des textes sacrés. Mais son entreprise la plus ambitieuse en la matière est la rédaction d’une véritable encyclopédie, De rerum naturis (« De la nature des choses »), également appelée De universo, achevée entre 842 et 847. En 22 livres, Raban y passe en revue de façon systématique tout ce que l’on savait alors sur le monde créé, puisant largement dans les Étymologies d’Isidore de Séville et autres auteurs antiques. L’originalité de De universo réside dans son organisation et dans l’ajout d’interprétations allégoriques chrétiennes au savoir païen hérité. L’œuvre couvre des sujets aussi variés que la cosmologie, la géographie, le temps, les éléments, les animaux, les plantes, les peuples, les arts de la guerre, l’architecture ou les vêtements – bref, un véritable condensé du savoir de l’époque. Raban la destinait en priorité aux ecclésiastiques (évêques, prêtres, missionnaires) pour les aider à instruire le peuple, en leur fournissant des références encyclopédiques et des significations morales ou spirituelles à tirer de chaque chose. De universo a connu un grand succès : recopiée et lue pendant des siècles, cette somme fut considérée comme un « classique » jusqu’au XIII^e siècle et exerça une influence profonde sur les compilateurs postérieurs (tels Vincent de Beauvais au XIII^e siècle).

Écrits de Raban Maur sur les maladies et les remèdes

Bien qu’il ne soit pas médecin, Raban Maur s’est également intéressé aux savoirs médicaux de son temps et les a intégrés dans son œuvre encyclopédique. À l’époque carolingienne, la médecine est enseignée principalement dans les monastères, en lien avec la pharmacopée des simples (plantes médicinales) et l’accueil des malades par les religieux. Raban estimait donc utile que les clercs disposent de notions de base pour soigner les corps tout en soignant les âmes (curing bodies – curing souls dira-t-on plus tard). Dans De rerum naturis, il consacre plusieurs chapitres aux maladies, remèdes et plantes médicinales, reprenant surtout les connaissances des anciens (notamment de l’encyclopédie d’Isidore de Séville). Par exemple, le livre XIX de son œuvre décrit les cultures agricoles et les végétaux utiles, avec des sections sur les céréales (De frumentis), les légumineuses, la vigne et le vin, les arbres fruitiers, puis sur les arbres et herbes aromatiques ou médicinales, et les légumes potagers. Raban recense ainsi de nombreuses plantes en mentionnant leurs propriétés, culinaires ou thérapeutiques, perpétuant la tradition des herbiers antiques.

 

Dans le livre XVIII, il aborde directement la médecine et les maladies courantes. Raban Maur commence par définir la médecine comme « l’art qui préserve ou rétablit la santé du corps », dont la matière porte sur les maladies (morbi) et les blessures. Il précise que cet art ne se limite pas à l’activité des médecins professionnels, mais inclut tout ce qui contribue à la santé : « la nourriture et la boisson, l’habillement et le logement, et toute défense qui préserve le corps sain des coups du sort extérieurs ». Il souligne l’importance de la modération dans l’usage des traitements, écrivant que la médecine tire son nom du modus (mesure) car « la nature souffre de l’excès mais se réjouit de la modération. C’est pourquoi ceux qui absorbent des potions et remèdes de façon excessive et continue en tombent malades, puisque tout ce qui est immodéré n’apporte pas la santé, mais le danger ». Cette mise en garde contre l’abus de médicaments reflète la prudence des moines face aux remèdes de l’époque, souvent empiriques voire dangereux lorsqu’employés sans discernement.

 

Raban Maur dresse ensuite un panorama de la théorie médicale humorale, héritée d’Hippocrate et Galien via les auteurs latins. Il explique que « toutes les maladies naissent des quatre humeurs : le sang, la bile (choléra), la mélancolie (bile noire) et le flegme », chacune correspondant symboliquement à un élément (air, feu, terre, eau). Il distingue les maladies aiguës (à évolution rapide, par ex. fièvres violentes comme la pleurésie) et les maladies chroniques (de longue durée, par ex. goutte), suivant là encore la terminologie antique. Sans apporter d’idées nouvelles, il reprend les étymologies d’Isidore de Séville pour divers maux : la fièvre (febris) vient du ferveur (chaleur interne), la frénésie du mot grec pour esprit (phren) altéré, etc.. Signe de sa démarche d’encyclopédiste chrétien, Raban n’oublie jamais le regard spirituel sur la maladie : après les explications physiques, il propose une lecture allégorique des infirmités inspirée de la Bible. Ainsi, la lèpre est interprétée comme figure de l’hérésie (qui ronge l’âme comme la lèpre le corps) ou de l’incrédulité juive; la paralysie représente l’âme entravée par le péché et alourdie par la couche de la chair; l’hydropisie (soif inextinguible) symbolise l’avarice insatiable, etc. Cette dimension morale et exégétique de la médecine est très présente chez Raban : pour lui, soigner le corps ne doit pas faire oublier le salut de l’âme, et chaque mal physique peut rappeler une vérité spirituelle au chrétien.

 

Enfin, Raban Maur justifie le recours aux remèdes par l’autorité divine. Il cite le livre de l’Ecclésiastique (Siracide) pour rappeler que la médecine est un don de Dieu : « Honore le médecin à cause de la nécessité, car le Très-Haut a créé la médecine : c’est le Très-Haut qui fait venir la guérison... ». Il note que même les hommes saints peuvent recourir aux traitements : le prophète Isaïe, par exemple, soigna le roi Ézéchias avec un cataplasme de figues (selon la Bible), légitimant ainsi l’usage des remèdes naturels. Toutefois, Raban limite son exposé médical à ce qui est mentionné dans la Bible et les auteurs chrétiens. Il déclare ne pas vouloir détailler tout ce qu’ont écrit les « auteurs des siècles » sur les maladies et la médecine, mais se contenter des références scripturaires. Cette réserve suggère qu’il évite d’entrer dans la liste exhaustive des recettes païennes ou des pratiques médicales purement païennes, sans doute par prudence intellectuelle et religieuse. Néanmoins, au fil de son encyclopédie, on trouve implicitement des remèdes indiqués au détour des articles sur les plantes ou les substances : par exemple l’usage de telle herbe pour soigner telle fièvre, hérité de Pline l’Ancien ou d’Isidore, ou des conseils d’hygiène monastique (vin médicinal, saignées modérées, etc.). En somme, Raban Maur a rassemblé un savoir médical synthétique, destiné à être utilisé « pour nos besoins » par les clercs et moines, dans un esprit de charité et non de lucre (il rappelle que soigner doit se faire gratuitement par amour du prochain, conformément aux règles conciliaires de son temps). Ce faisant, il contribua à transmettre les connaissances médicales antiques au Moyen Âge chrétien, tout en les intégrant dans une vision du monde dominée par la Providence divine.

Influence intellectuelle et religieuse

Au IXe siècle, Raban Maur a exercé une influence de premier plan dans l’Empire carolingien, tant sur le plan intellectuel que religieux. En tant que maître d’école à Fulda, il a formé une génération d’ecclésiastiques érudits qui ont diffusé son enseignement dans d’autres centres monastiques et auprès des élites . Ses élèves – comme Loup de Ferrières ou Otfrid de Wissembourg – sont devenus à leur tour des auteurs notables, prolongant son œuvre. Son surnom de « précepteur de la Germanie » illustre bien le rôle moteur qu’il a joué dans l’éducation et la culture en Francie orientale. Par ses écrits pédagogiques (De institutione clericorum, etc.), il a contribué à élever le niveau de formation du clergé ; ceux-ci étaient utilisés comme références dans les écoles cathédrales et monastiques. Sur le plan ecclésial, son autorité morale et doctrinale était reconnue des grands de son temps : les empereurs et rois carolingiens, notamment Louis le Pieux et Lothaire, ont sollicité ses conseils. Lors des controverses théologiques, Raban s’est posé en gardien de l’orthodoxie : par exemple, sa condamnation de la doctrine radicale de la double prédestination (affaire Gottschalk en 848) a contribué à clarifier l’enseignement de l’Église sur la grâce et la liberté, dans la lignée de saint Augustin mais sans excès fataliste. De même, il a correspondu avec d’autres savants (Hincmar de Reims, etc.) sur des questions liturgiques ou doctrinales, témoignant de son statut de référence théologique à l’échelle de la Chrétienté carolingienne.

 

Aux siècles suivants, l’influence de Raban Maur s’est prolongée de diverses façons. Son encyclopédie De rerum naturis a été largement copiée et diffusée dans les monastères médiévaux ; jusqu’au XIII^e siècle, elle a fait figure de somme incontournable du savoir, souvent consultée par les savants. Des encyclopédistes postérieurs s’en sont inspirés : par exemple, Vincent de Beauvais au XIII^e siècle intègre dans son Speculum naturale nombre de matériaux déjà présents chez Raban. De même, ses commentaires bibliques et ses traités théologiques ont nourri la tradition scolastique naissante : Thomas d’Aquin lui-même cite Raban Maur à l’occasion, et des passages entiers de ses commentaires ont été repris ou glosés par les exégètes médiévaux. Dans le domaine spirituel, l’hymne Veni Creator Spiritus, attribué à Raban, est entrée dans la liturgie et demeure chantée jusqu’à nos jours, ce qui inscrit son nom durablement dans la piété chrétienne.

 

Au-delà du Moyen Âge central, la renommée de Raban Maur connaît certes un recul avec les évolutions intellectuelles : l’essor de l’Université au XIII^e siècle, puis les humanistes de la Renaissance, disposent de sources plus riches et directes que ses compilations. Son approche très allégorique de la Bible sera aussi relativisée à la fin du Moyen Âge, quand on reviendra à un sens plus littéral des Écritures. Néanmoins, son héritage est clairement perceptible dans la continuité de l’enseignement chrétien. Dante Alighieri, au début du XIV^e siècle, témoigne de la considération dont jouit encore Raban en le plaçant parmi les sages du Paradis dans sa Divine Comédie (aux côtés de saint Bonaventure). Les historiens de l’Église l’ont redécouvert à l’époque moderne : au XVII^e siècle, les Bollandistes l’intègrent dans leurs travaux hagiographiques en le qualifiant de « bienheureux », et des érudits éditent ses œuvres (une édition ancienne, incomplète, parut à Cologne en 1627, puis dans la Patrologia Latina, tomes 107-112). Aujourd’hui encore, les médiévistes le considèrent comme l’un des plus grands enseignants du Haut Moyen Âge – « probablement l’homme le plus savant de son temps » selon l’Encyclopédie catholique. Les historiens soulignent surtout sa fonction de passeur du savoir antique vers le monde médiéval chrétien : grâce à Raban Maur et ses contemporains, une grande partie de la science, de la littérature et de la théologie des Anciens a été conservée et adaptée à la culture du Moyen Âge. En Allemagne et en Hesse, son souvenir reste vivant dans la toponymie et les traditions locales, et l’Église catholique le fête comme saint éducateur le 4 février. Ainsi, plus de mille ans après sa mort, l’héritage intellectuel et spirituel de Raban Maur perdure, reflet de l’ampleur de son œuvre et de son influence sur la pensée chrétienne.

 

Sources : Encyclopædia Universalis; Encyclopédie Catholic Encyclopedia; Wikipédia (version française); œuvres de Raban Maur (De rerum naturis), etc.

Citations

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File:Raban-Maur Alcuin Otgar.jpg - Wikimedia Commons

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univer

 

🇫🇷 Points importants

·         Moine bénédictin formé à Fulda et à Tours auprès d’Alcuin, au cœur de la Renaissance carolingienne.

·         Abbé de Fulda puis archevêque de Mayence, figure majeure de l’Église germanique.

·         Auteur d’une œuvre immense : commentaires bibliques, traités moraux, pédagogiques et liturgiques.

·         De rerum naturis (De universo) : véritable encyclopédie chrétienne du savoir antique et médiéval.

·         Intègre la médecine monastique : maladies, plantes, remèdes, toujours éclairés spirituellement.

·         Défenseur de l’orthodoxie face aux dérives doctrinales (affaire Gottschalk).

·         Poète et mystique : De laudibus Sanctae Crucis, chef-d’œuvre de poésie figurée.

·         Passeur décisif entre Antiquité chrétienne et Moyen Âge scolastique.

 

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