Jean l’Exarque, le traducteur qui enseigna la nature en langue slave

 


Théologien de la Bulgarie médiévale, il traduisit les Pères grecs et composa un Hexaméron mêlant Bible, philosophie, anatomie, zoologie et astronomie





Résumé en latin ecclésiastique

Sanctus Ioannes Exarchus Bulgarus, presbyter, theologus et interpres, opera Patrum Graecorum in linguam Slavonicam transtulit. In Hexaemero creationem mundi exposuit atque scientias naturales, philosophiam, corpus humanum et ordinem universi populo Slavico tradidit.


Un auteur de l’âge d’or bulgare

Jean l’Exarque vécut à la fin du IXᵉ et au début du Xᵉ siècle.

Les détails de sa naissance et de sa jeunesse sont mal connus.

Il appartenait probablement au clergé cultivé du premier royaume bulgare.

Son activité se développa sous le règne du tsar Siméon Ier.

Cette période est souvent qualifiée d’âge d’or de la littérature bulgare médiévale.

Après la conversion de la Bulgarie au christianisme, le royaume avait besoin de livres, de prêtres et d’un vocabulaire capable de transmettre la culture chrétienne en langue slave.

Les disciples de Cyrille et Méthode avaient déjà commencé ce travail.

Jean l’Exarque appartint à la génération qui transforma cette première mission linguistique en véritable culture écrite.

Il maîtrisait le grec et le vieux slave.

Il traduisit des œuvres théologiques, notamment des textes attribués à Jean Damascène.

Il ne se contenta pas d’une traduction littérale.

Il adapta les formulations grecques et chercha des mots slaves permettant d’exprimer des concepts philosophiques complexes.

Son titre d’Exarque désigne probablement une fonction ecclésiastique importante, mais sa nature exacte reste discutée.

Jean mourut vraisemblablement entre 917 et 927.

Sa mémoire figure parmi les saints du 31 juillet dans plusieurs calendriers.


Traduire une langue qui ne possédait pas encore tous les mots

Lorsque Jean traduisait un traité grec, il rencontrait un problème fondamental.

La langue slave parlée possédait un vocabulaire riche pour la vie quotidienne, la famille, la guerre, la terre et la religion populaire.

Elle ne disposait pas toujours de termes stabilisés pour parler de substance, de nature, d’essence, de raison ou de mouvement céleste.

Le traducteur devait donc choisir entre plusieurs méthodes :

  • créer un mot nouveau ;

  • associer plusieurs mots existants ;

  • emprunter un terme grec ;

  • donner à un mot courant un sens technique ;

  • expliquer une notion par une périphrase.

Ce travail contribua à former le vocabulaire philosophique et théologique du vieux slavon.

Jean ne transmettait donc pas seulement des textes.

Il construisait un outil permettant à une langue de penser dans de nouveaux domaines.


Le Ciel de Jean Damascène

Parmi ses œuvres figure une traduction de sections de la Source de la connaissance de Jean Damascène.

Ce travail est parfois appelé le Ciel ou les Cieux.

Il présente des éléments de théologie, de cosmologie et de philosophie grecque adaptés au lectorat slave.

Jean explique les catégories utilisées pour parler de Dieu, du monde et de l’être humain.

Il transmet ainsi un héritage intellectuel qui remontait à Aristote, aux philosophes grecs et aux Pères de l’Église.

L’opération est considérable.

Des concepts élaborés durant des siècles en grec deviennent accessibles à des lecteurs récemment alphabétisés dans leur propre langue.


L’Hexaméron, une encyclopédie de la Création

L’œuvre la plus célèbre de Jean est son Hexaméron, ou Six Jours.

Le titre fait référence aux six jours de la Création racontés dans la Genèse.

Jean reprend notamment des commentaires de Basile de Césarée, de Sévérien de Gabala et d’autres auteurs grecs.

Il ajoute toutefois ses propres observations et adapte l’ensemble au contexte bulgare.

L’ouvrage traite successivement :

  • de la structure de l’univers ;

  • des éléments ;

  • du ciel et des astres ;

  • de la terre et des mers ;

  • des plantes ;

  • des animaux ;

  • du corps humain ;

  • de l’âme et de la raison ;

  • de la place de l’homme dans la Création.

Le centre scientifique de l’Académie bulgare des sciences souligne que ce texte contient des informations sur la nature, le monde végétal et animal, le corps humain et la psychologie, possédant une véritable valeur cognitive pour son époque.


Observer le corps humain

Jean décrit plusieurs organes et fonctions du corps.

Il s’intéresse aux sens, aux yeux, aux oreilles, à la voix et au rôle du cerveau.

Ses connaissances viennent surtout des autorités grecques antiques et chrétiennes.

Il ne pratique pas l’anatomie expérimentale au sens moderne.

Son texte montre néanmoins comment le savoir médical et physiologique circulait de la Grèce vers le monde slave.

Le corps n’est pas présenté comme une prison méprisable.

Il constitue une création ordonnée, digne d’être observée et comprise.

L’étude anatomique devient donc une manière de contempler l’intelligence du Créateur.


Astronomie et cosmologie

L’Hexaméron présente également le ciel, le Soleil, la Lune, les étoiles et les mouvements célestes.

Jean reprend une cosmologie héritée de l’Antiquité.

Il cherche à la rendre compatible avec le récit biblique.

Il distingue l’observation légitime des astres de l’astrologie divinatoire.

Les étoiles peuvent permettre de mesurer le temps, de comprendre les saisons et de guider les voyageurs.

Elles ne déterminent pas moralement les choix humains.

Cette distinction entre astronomie et astrologie constitue un thème fréquent chez les auteurs chrétiens médiévaux.


Décrire le palais du tsar

Jean introduit aussi dans son œuvre des éléments tirés du monde qu’il connaît.

Il donne notamment une description célèbre du palais du tsar Siméon à Preslav.

Cette page offre aux historiens des renseignements sur l’architecture, la décoration et la représentation du pouvoir dans la Bulgarie médiévale.

Son encyclopédie biblique devient ainsi, presque involontairement, une source sur la société de son temps.


Une méthode de vulgarisation

Jean l’Exarque ne s’adresse pas uniquement à quelques spécialistes capables de lire le grec.

Son projet consiste à rendre les connaissances accessibles dans une langue nouvelle.

Il utilise plusieurs procédés pédagogiques :

  • traduire les mots difficiles ;

  • développer les explications ;

  • employer des images concrètes ;

  • organiser le savoir selon les jours de la Création ;

  • relier les phénomènes naturels à une vision globale du monde ;

  • intégrer des exemples locaux.

Il appartient donc directement à l’histoire de la traduction scientifique, de l’encyclopédisme et de la vulgarisation.


Foi et science médiévale

Jean ne sépare pas la science de la théologie comme le ferait une université contemporaine.

Pour lui, l’étude de la nature permet de comprendre l’ordre voulu par Dieu.

La Bible fournit le cadre général.

Les philosophes et naturalistes grecs offrent des instruments d’explication.

La raison humaine examine ensuite les créatures.

Cette synthèse possède des limites, car elle dépend de connaissances antiques parfois erronées.

Elle témoigne néanmoins d’une volonté authentique de rassembler les savoirs disponibles plutôt que de les rejeter au nom de la foi.


Note culturelle

Jean l’Exarque est l’une des grandes figures de la première littérature bulgare.

Son travail contribua à faire du vieux slavon une langue capable de transmettre la philosophie, la théologie et les sciences naturelles.

L’Hexaméron appartient aussi à l’histoire européenne des encyclopédies.

Avant les grandes sommes scolastiques et les dictionnaires modernes, l’ordre des six jours de la Création offrait une structure simple pour classer l’univers entier.


Sources

  • Académie bulgare des sciences, histoire de l’encyclopédisme en Bulgarie et présentation des Six Jours de Jean l’Exarque.

  • Encyclopædia Britannica, histoire de la littérature bulgare et mention de l’Hexaméron.

  • Nominis, calendrier des saints du 31 juillet.

  • Études sur la littérature de l’âge d’or bulgare et les traductions slavonnes.


Pour aller plus loin

Clément d’Ohrid, le pédagogue qui donna une langue écrite aux peuples slaves

Clément et Jean appartiennent au même mouvement de traduction, de formation des lecteurs et de développement d’une culture savante slave.

Sergius de Reshaina, moine-traducteur et passeur de lumière

Sergius montre comment la traduction permit également aux mondes syriaques de recevoir la médecine et la philosophie grecques.

Sévère Sebokht, passeur de savoirs entre mondes syriaque, grec et perse

Comme Jean, Sévère transmit une cosmologie et des connaissances scientifiques à travers plusieurs langues et traditions.

Isidore de Séville, le gardien du monde oublié

L’Hexaméron de Jean et les Étymologies d’Isidore répondent au même besoin : ordonner l’ensemble des connaissances disponibles dans une culture chrétienne.


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