🌿 Saint Bonaventure : quand la science commence par l’émerveillemen

 

Théologien, philosophe et maître de l’Université de Paris, Bonaventure voyait dans chaque créature une trace du Créateur et dans la connaissance un chemin vers la sagesse.





Summarium Latine Ecclesiastico

Sanctus Bonaventura de Balneoregio (circa 1217-1274), frater minor, episcopus, theologus atque Doctor Ecclesiae, rationem humanam et fidem christianam concorditer coniunxit. Creaturas velut vestigia Dei consideravit atque docuit scientiam, nisi ad sapientiam et caritatem ordinetur, imperfectam manere. Magister Universitatis Parisiensis, philosophiam, theologiam et contemplationem in unum iter mentis ad Deum collegit.


La connaissance comme chemin

Le 15 juillet, l’Église célèbre saint Bonaventure, franciscain, théologien, cardinal et docteur de l’Église. Il fut l’un des grands maîtres intellectuels du XIIIe siècle, cette époque où les universités médiévales prenaient leur essor et où l’Occident redécouvrait une part considérable de la philosophie grecque.

Bonaventure n’est pas un scientifique au sens moderne. Il n’a découvert ni planète, ni loi physique, ni nouveau procédé médical. Son importance pour l’histoire des rapports entre catholicisme et sciences est plus fondamentale : il s’interroge sur la possibilité même de connaître le monde, sur la valeur de la raison et sur la place de la nature dans la recherche de la vérité.

Pour lui, étudier la création n’est pas se détourner de Dieu. C’est apprendre à reconnaître son empreinte.


Un franciscain formé à l’Université de Paris

Né à Bagnoregio, en Italie, probablement vers 1217, Giovanni Fidanza entre chez les frères mineurs et prend le nom de Bonaventure. Il poursuit ses études à l’Université de Paris, alors l’un des principaux foyers intellectuels de la chrétienté.

Il y devient maître en théologie et participe aux grands débats de son temps. L’arrivée massive des œuvres d’Aristote pose alors de nouvelles questions : jusqu’où peut aller la raison humaine ? La philosophie possède-t-elle une autonomie véritable ? Comment intégrer les sciences grecques à la théologie chrétienne ?

Bonaventure ne rejette pas Aristote, mais il refuse également d’en faire l’unique mesure du savoir. Sa pensée conjugue plusieurs héritages : Aristote, Platon, saint Augustin, la Bible et la spiritualité de François d’Assise. Les spécialistes la décrivent souvent comme une philosophie d’inspiration augustinienne, ouverte aux instruments aristotéliciens et marquée par le néoplatonisme.


Le monde comme livre

Une des intuitions les plus fortes de Bonaventure consiste à regarder la création comme un livre.

Les choses visibles ne sont pas Dieu. Mais elles portent des signes de leur origine. Leur ordre, leur beauté, leur unité et leur diversité peuvent conduire l’intelligence à s’interroger sur la sagesse dont elles procèdent.

Bonaventure distingue plusieurs niveaux de connaissance. L’homme observe d’abord le monde extérieur par ses sens. Il examine ensuite sa propre âme, sa mémoire, son intelligence et sa volonté. Enfin, il est appelé à dépasser les seules réalités créées pour contempler leur source.

Son célèbre Itinéraire de l’esprit vers Dieu décrit précisément cette ascension. Le chemin commence dans la nature, passe par l’intériorité humaine et s’achève dans la contemplation.

La science commence donc par l’attention : regarder réellement ce qui existe au lieu de traverser le monde comme un touriste pressé ayant oublié ses lunettes.


L’émerveillement n’est pas l’ignorance

Associer science et émerveillement peut sembler suspect. L’émerveillement est parfois confondu avec la naïveté, comme s’il consistait à admirer ce que l’on ne comprend pas.

Chez Bonaventure, c’est presque le contraire.

Plus l’intelligence découvre l’organisation du réel, plus elle peut admirer sa profondeur. La connaissance ne détruit pas le mystère ; elle lui retire seulement ses déguisements les plus paresseux.

Observer la nature, classer ses propriétés, comprendre ses causes et rechercher son ordre sont des activités légitimes. Mais Bonaventure refuse que la science soit enfermée dans l’accumulation des données. Le savoir doit conduire à la sagesse, c’est-à-dire à une compréhension ordonnée du réel et du bien.

Il ne suffit pas de savoir comment fonctionne une chose. Il faut encore demander à quoi cette connaissance doit servir.


Foi et raison sans confusion

Bonaventure ne confond pas la philosophie et la théologie.

La raison peut atteindre de nombreuses vérités par elle-même. Elle peut examiner la nature, réfléchir sur l’être humain et organiser les connaissances. Mais elle demeure limitée lorsqu’elle prétend répondre seule à toutes les questions, notamment celles du salut, de la grâce ou de la destinée ultime.

La foi, inversement, n’abolit pas la raison. Elle lui ouvre un horizon plus large.

Cette position évite deux excès.

Le premier serait le fidéisme : croire que la raison ne sert à rien et que la foi devrait avancer les yeux fermés.

Le second serait le rationalisme absolu : croire que la raison humaine peut épuiser à elle seule tout le réel.

Bonaventure choisit une voie plus exigeante. La foi cherche l’intelligence, mais l’intelligence doit rester humble devant ce qui la dépasse.


Une autre conception de la science

Dans le vocabulaire médiéval, le mot scientia ne désigne pas seulement les sciences expérimentales. Il désigne une connaissance organisée, fondée sur des principes et capable de rendre raison de ses conclusions.

Bonaventure réfléchit donc à la hiérarchie des savoirs. Les arts du langage, la logique, les mathématiques, la philosophie naturelle et la théologie possèdent chacun leur domaine. Mais ils ne sont pas isolés les uns des autres.

Tous les savoirs portent sur un même réel.

La théologie ne remplace pas les disciplines particulières. Elle cherche leur sens ultime et leur unité. Dans cette perspective, la connaissance n’est pas un archipel de spécialités incapables de se parler, mais une recherche commune de la vérité.

Cela ne correspond pas exactement à notre organisation scientifique contemporaine, mais la question posée reste très actuelle : comment éviter qu’un savoir toujours plus spécialisé perde de vue l’unité de l’homme et du monde ?


La lumière de l’intelligence

Bonaventure développe une théorie de l’illumination héritée de saint Augustin.

Cela ne signifie pas que Dieu transmettrait miraculeusement toutes les réponses au chercheur dispensé de travailler. Même les saints n’ont jamais découvert la géométrie en attendant poliment devant une page blanche.

Il s’agit plutôt d’affirmer que l’intelligence humaine peut connaître la vérité parce qu’elle participe à un ordre rationnel qui la dépasse. Nous reconnaissons des vérités nécessaires, des principes logiques et des normes morales parce que notre esprit est orienté vers la vérité.

Cette conception donne à la raison une grande dignité, mais lui interdit de se prendre pour sa propre origine.


De la connaissance à l’amour

La pensée de Bonaventure possède une particularité essentielle : la connaissance véritable doit transformer celui qui connaît.

Le pape François l’a encore rappelé dans son encyclique Dilexit nos : pour Bonaventure, la foi réside dans l’intelligence de manière à susciter l’affection. Connaître que le Christ est mort pour l’homme ne doit pas rester une information abstraite ; cette connaissance doit devenir amour.

Cette idée vaut au-delà de la théologie.

Une science privée de toute responsabilité morale peut devenir indifférente à l’homme. Une connaissance qui ne produit ni sagesse, ni humilité, ni souci du bien commun demeure inachevée.

Bonaventure ne demande pas au savant d’abandonner la rigueur au profit du sentiment. Il lui demande de ne pas oublier pourquoi la vérité mérite d’être recherchée.


Bonaventure face à Thomas d’Aquin

Bonaventure est souvent comparé à son contemporain Thomas d’Aquin. Les deux hommes enseignent à Paris, défendent les ordres mendiants et cherchent à intégrer les nouveaux savoirs philosophiques.

Mais leurs sensibilités diffèrent.

Thomas construit une synthèse particulièrement structurée entre Aristote et la théologie chrétienne. Bonaventure demeure davantage marqué par Augustin, par la symbolique de la lumière et par le mouvement de toute la création vers Dieu.

Thomas insiste volontiers sur la distinction des ordres et des causes. Bonaventure souligne davantage l’unité du savoir et sa finalité contemplative.

Il ne faut pas les opposer comme deux équipes de football scolastique. Leurs œuvres constituent plutôt deux grandes manières chrétiennes d’accueillir la raison : l’une plus analytique, l’autre plus symbolique et sapientielle.


La science sans sagesse

L’actualité de Bonaventure apparaît lorsque la puissance technique dépasse la réflexion sur ses finalités.

L’intelligence artificielle, les manipulations du vivant, la surveillance numérique, l’armement autonome ou les transformations environnementales posent toutes la même question : tout ce qui peut être réalisé doit-il l’être ?

La méthode scientifique peut déterminer ce qui est possible. Elle ne peut pas, à elle seule, décider de ce qui est juste.

Bonaventure inviterait sans doute à replacer chaque découverte dans une vision globale de la personne, de la création et du bien commun. La science doit être libre dans sa recherche, mais elle ne peut devenir moralement aveugle.

L’émerveillement, dans ce contexte, n’est pas une décoration poétique. Il rappelle que le réel possède une valeur avant même de devenir une ressource exploitable.


Un maître devenu ministre général

En 1257, Bonaventure est élu ministre général de l’Ordre des frères mineurs. Il doit alors préserver l’unité d’une famille franciscaine traversée par des tensions sur la pauvreté, l’héritage de saint François et les formes de vie religieuse.

Il rédige une biographie officielle de François d’Assise et cherche à maintenir ensemble exigence spirituelle, équilibre institutionnel et fidélité à l’intuition fondatrice. Benoît XVI rappelait qu’il fut le successeur de François à la tête de l’ordre et l’auteur de sa première grande biographie officielle.

Créé cardinal et évêque d’Albano, Bonaventure participe au concile de Lyon. Il meurt dans cette ville le 15 juillet 1274.

Canonisé en 1482, il est proclamé docteur de l’Église en 1588. La tradition lui donnera le titre de Docteur séraphique, en raison de la place centrale qu’il accorde à l’amour de Dieu.


Conclusion

Saint Bonaventure ne fut pas un scientifique de laboratoire. Il fut quelque chose de plus rare encore : un penseur de la signification du savoir.

Pour lui, la nature peut être étudiée parce qu’elle possède un ordre. La raison peut rechercher la vérité parce qu’elle n’est pas enfermée dans l’arbitraire. La philosophie peut dialoguer avec la foi parce que toute vérité authentique possède une même source.

Mais la connaissance ne trouve son accomplissement que lorsqu’elle devient sagesse.

Bonaventure nous rappelle ainsi que la science ne commence pas seulement par une hypothèse ou un calcul. Elle commence aussi par une disposition intérieure : accepter que le réel mérite d’être regardé, compris et respecté.

Avant de vouloir dominer le monde, il faut peut-être recommencer par s’en émerveiller.


Points importants (English)

  • Franciscan theologian and philosopher of the thirteenth century
  • Born in Bagnoregio around 1217
  • Master of theology at the University of Paris
  • Minister General of the Franciscan Order
  • Created cardinal and Bishop of Albano
  • Author of The Journey of the Mind into God
  • Viewed creation as a book containing traces of its Creator
  • Combined Augustinian theology with philosophical elements from Aristotle and Neoplatonism
  • Defended harmony between faith and reason
  • Saw knowledge as incomplete unless ordered toward wisdom and love
  • Died at the Council of Lyon on July 15, 1274
  • Proclaimed a Doctor of the Church in 1588

📚 Pour aller plus loin


Sources

  • Saint Bonaventure, Itinerarium mentis in Deum
  • Saint Bonaventure, Breviloquium
  • Saint Bonaventure, De reductione artium ad theologiam
  • Benoît XVI, catéchèses consacrées à saint Bonaventure, 2010
  • Benoît XVI, Angélus du 15 juillet 2012.
  • Pape François, encyclique Dilexit nos, 2024.
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Bonaventure ».
  • Études sur la philosophie et la théologie franciscaines du XIIIe siècle

💬 Et vous ?

La science doit-elle seulement expliquer comment fonctionne le monde, ou doit-elle aussi nous aider à mieux en comprendre la valeur ? Bonaventure répondrait probablement que connaître sans admirer risque de laisser l’intelligence à mi-chemin.

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