Edith Stein, la philosophe qui fit de l’empathie une science de l’autre

 

Élève de Husserl, phénoménologue, traductrice de saint Thomas d’Aquin puis carmélite, elle chercha toute sa vie comment une conscience peut réellement rencontrer une autre personne







Résumé en latin ecclésiastique

Sancta Teresia Benedicta a Cruce, Edith Stein, philosopha et Carmelita, phenomenologiae studuit atque de empathia, persona et conscientia opera scripsit. Philosophiam modernam cum doctrina sancti Thomae dialogare conata est, antequam apud Auschwitz martyrio coronaretur.


Une brillante étudiante devenue philosophe

Edith Stein naquit à Breslau en 1891 dans une famille juive pratiquante.

Adolescente, elle abandonna progressivement la pratique religieuse.

Elle étudia d’abord l’histoire, la psychologie et la philosophie.

La découverte des travaux d’Edmund Husserl, fondateur de la phénoménologie, transforma son orientation intellectuelle.

Elle rejoignit le cercle de Göttingen, où travaillaient également Max Scheler, Adolf Reinach et plusieurs jeunes philosophes appelés à marquer le XXᵉ siècle.


Comment savons-nous que l’autre souffre ?

Son doctorat porta sur une question aussi simple à formuler que difficile à résoudre :

Comment pouvons-nous connaître l’expérience intérieure d’une autre personne ?

Je vois quelqu’un pleurer.

Je perçois son visage, son corps et sa voix.

Mais je ne ressens pas directement sa douleur comme je ressens la mienne.

Pourtant, je comprends qu’il souffre.

Edith Stein appelle empathie cette expérience particulière par laquelle la conscience d’autrui nous devient accessible sans se confondre avec la nôtre.


L’empathie n’est pas la sympathie

Stein distingue soigneusement plusieurs phénomènes.

L’empathie n’est pas simplement :

  • éprouver la même émotion ;

  • imiter quelqu’un ;

  • ressentir de la compassion ;

  • imaginer ce que l’on ferait à sa place.

Elle constitue pour elle une expérience intentionnelle spécifique par laquelle l’expérience de l’autre nous est donnée précisément comme expérience de l’autre.

Je peux comprendre la douleur d’un homme sans ressentir exactement sa douleur.

Cette distinction reste aujourd’hui l’une des contributions les plus étudiées de Stein à la phénoménologie et à la philosophie de la cognition sociale.


Une thèse récompensée au plus haut niveau

Pendant la Première Guerre mondiale, Edith interrompit temporairement ses études et travailla comme infirmière dans un hôpital militaire.

Elle reprit ensuite ses recherches.

En 1917, elle obtint son doctorat summa cum laude avec une dissertation intitulée Sur le problème de l’empathie.

Elle devint également l’assistante de Husserl à Fribourg et participa à la mise en ordre de plusieurs de ses manuscrits.


Philosophie et condition féminine

Malgré ses compétences, Edith se heurta aux obstacles rencontrés par les femmes qui souhaitaient accéder à une carrière universitaire.

Elle donna des conférences sur :

  • l’éducation ;

  • la vocation professionnelle des femmes ;

  • la personne humaine ;

  • la société ;

  • la responsabilité politique.

Sa réflexion sur les femmes ne se réduit pas à une simple revendication d’égalité formelle.

Elle cherche à comprendre comment les différences individuelles, la liberté et la vocation personnelle peuvent être reconnues sans enfermer les personnes dans des rôles rigides.


La rencontre avec Thomas d’Aquin

Après sa conversion au catholicisme, Edith ne renonça pas à la phénoménologie.

Elle chercha au contraire à la faire dialoguer avec la philosophie médiévale.

Elle traduisit notamment en allemand des textes de saint Thomas d’Aquin.

Cette traduction ne fut pas purement littérale.

Elle chercha à rendre le vocabulaire thomiste intelligible aux philosophes contemporains formés à Husserl.

Stein développa ensuite sa propre réflexion sur l’être, la personne, l’âme, le corps et l’esprit.


Une philosophie de la personne

Pour Edith Stein, la personne humaine n’est pas seulement une conscience abstraite.

Elle possède une unité corporelle, psychique et spirituelle.

Les émotions ne sont pas de simples accidents irrationnels.

Elles peuvent révéler ce qu’une personne valorise et la manière dont elle se situe devant le monde.

Dans ses travaux ultérieurs, elle rapproche cette analyse phénoménologique de la conception thomiste de l’être humain.


De la philosophe à la carmélite

La conversion d’Edith mûrit lentement.

La lecture de la vie de sainte Thérèse d’Avila joua un rôle déterminant.

Baptisée catholique en 1922, elle continua plusieurs années à enseigner, écrire et donner des conférences.

Elle entra finalement au Carmel de Cologne en 1933 et prit le nom de Thérèse-Bénédicte de la Croix.


Auschwitz

Son origine juive la plaçait directement sous la menace du nazisme.

Elle fut transférée dans un Carmel des Pays-Bas.

Après la protestation publique des évêques néerlandais contre les persécutions antijuives, les autorités nazies arrêtèrent plusieurs catholiques d’origine juive.

Edith Stein et sa sœur Rosa furent déportées.

Elles moururent à Auschwitz-Birkenau le 9 août 1942.

Jean-Paul II canonisa Edith Stein en 1998. Elle est devenue l’une des co-patronnes de l’Europe.


Pourquoi appartient-elle à Cogito Ergo Credo ?

Le lien avec le savoir est ici central :

  • doctorat de philosophie ;

  • recherche sur l’empathie ;

  • contribution à la phénoménologie ;

  • travail auprès de Husserl ;

  • philosophie de la psychologie et des émotions ;

  • réflexion sur l’éducation et les femmes ;

  • traduction de saint Thomas d’Aquin ;

  • dialogue entre philosophie contemporaine et scolastique ;

  • réflexion sur la personne humaine.

Edith Stein est donc l’une des figures où foi et recherche philosophique ne se succèdent pas simplement : elles finissent par dialoguer.


Note culturelle

Le mot « empathie » est aujourd’hui utilisé quotidiennement, parfois comme simple synonyme de gentillesse.

Chez Edith Stein, le concept est beaucoup plus précis.

Il désigne une structure fondamentale de notre relation à autrui : je peux accéder à l’expérience d’une autre personne sans devenir cette personne ni confondre son expérience avec la mienne.

Cette réflexion rapproche étonnamment une philosophe née en 1891 de questions aujourd’hui étudiées en philosophie de l’esprit, psychologie sociale et sciences cognitives.


Sources

  • Vatican, biographie officielle d’Edith Stein pour sa canonisation.

  • Vatican News, sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix, 9 août.

  • Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Edith Stein », révision 2024.

  • Jean-Paul II, homélie de canonisation du 11 octobre 1998.


Pour aller plus loin

Saint Bonaventure, quand la science commence par l’émerveillement

Comme Edith Stein, Bonaventure refuse d’opposer radicalement connaissance rationnelle et contemplation.

Alphonse de Liguori, le juriste qui rendit la morale plus humaine

Alphonse étudie lui aussi la personne concrète plutôt qu’un sujet moral purement abstrait.

Augustin Kažotić, l’évêque qui organisa l’école et combattit les superstitions

Un autre exemple de rencontre entre méthode intellectuelle, tradition chrétienne et analyse rationnelle.

Fénelon, le précepteur qui voulait instruire sans écraser

Fénelon permet de prolonger la réflexion sur la personne, l’éducation et la manière dont un individu apprend à devenir libre.


Commenter et s’abonner

L’empathie peut-elle véritablement nous donner accès à l’expérience d’autrui, ou ne faisons-nous jamais qu’interpréter les signes extérieurs qu’il nous montre ?

Partagez votre avis et abonnez-vous à Cogito Ergo Credo.




Commentaires