Herluin du Bec, le chevalier illettré qui fonda l’une des grandes écoles de l’Europe médiévale

 

Lui-même peu instruit, il sut accueillir Lanfranc puis Anselme et transforma son modeste monastère normand en l’un des grands laboratoires intellectuels du XIᵉ siècle





Résumé en latin ecclésiastique

Beatus Herluinus, miles Normannus deinde monachus et abbas, monasterium Beccense anno MXXXIV condidit. Ipse litteris parum instructus, viros tamen doctissimos, praesertim Lanfrancum et Anselmum, sapienter recepit; sic monasterium eius clarissimum studiorum centrum Europae occidentalis factum est.


Un fondateur qui n’était pas un grand savant

L’histoire de Herluin, ou Hellouin, possède quelque chose de paradoxal.

Il naquit vers la fin du Xe siècle dans une famille de la noblesse normande.

Il devint chevalier.

Il servit dans l’environnement du comte Gilbert de Brionne.

Et surtout : Herluin n’était pas lui-même un grand lettré.

Pourtant, l’établissement qu’il fonda allait devenir l’un des plus brillants foyers intellectuels de l’Europe du XIᵉ siècle.


Vers quarante ans, tout change

Herluin mena la vie des armes jusqu’aux alentours de quarante ans.

Puis il abandonna la cour et la carrière militaire.

En 1034, il se retira sur ses terres et commença une vie religieuse.

D’autres hommes le rejoignirent.

L’ermitage devint communauté.

La communauté devint monastère.

Ainsi naquit l’abbaye qui donnera son nom au village du Bec-Hellouin.


Le fondateur apprend lui-même

La tradition biographique insiste sur un détail remarquable.

Herluin, devenu religieux relativement tard, devait lui-même apprendre ce qu’un moine devait connaître.

Il représente donc moins le professeur génial que le fondateur capable de créer autour de lui un environnement où d’autres pourront devenir savants.

Cette distinction est essentielle.

Une institution intellectuelle n’est pas toujours créée par son meilleur intellectuel.


Puis arrive Lanfranc

Vers les années 1040 arrive au Bec un Italien exceptionnel :

Lanfranc de Pavie.

Il est déjà connu comme maître.

Herluin comprend rapidement la valeur de cet homme.

Il lui donne une place croissante dans la communauté et le nomme prieur.

En 1045, Lanfranc fonde ou organise véritablement l’École du Bec.


Une école naît dans un monastère minuscule

Le résultat est spectaculaire.

Des élèves commencent à venir de loin pour écouter Lanfranc.

L’école ne forme pas uniquement de futurs moines.

Des jeunes hommes destinés à d’autres carrières viennent eux aussi chercher une excellente formation.

La Catholic Encyclopedia souligne que des étudiants affluèrent de nombreuses régions pour suivre son enseignement.

Un petit monastère normand est en train de devenir une institution européenne.


Anselme arrive à son tour

Un autre Italien rejoint ensuite le Bec :

Anselme d’Aoste, futur saint Anselme de Cantorbéry.

Il vient d’abord comme étudiant.

Il devient moine.

Puis il succède à Lanfranc comme prieur et maître intellectuel de la communauté.

Cambridge rappelle que des étudiants qui ne souhaitaient même pas nécessairement devenir moines se rendaient au Bec précisément pour bénéficier de cet enseignement.


Le Bec avant les universités

Nous sommes encore avant la naissance des grandes universités européennes sous leur forme classique.

Le savoir circule principalement par :

  • écoles monastiques ;

  • écoles cathédrales ;

  • maîtres itinérants ;

  • bibliothèques religieuses.

Dans ce monde, le Bec devient un véritable campus international avant le campus.


Qui étudia au Bec ?

L’abbaye elle-même rappelle que son école accueillit plusieurs hommes appelés à jouer des rôles considérables.

On y rencontre notamment :

  • Lanfranc ;

  • Anselme ;

  • le futur pape Alexandre II ;

  • des futurs évêques ;

  • des légats ;

  • des théologiens et administrateurs de l’Église.

Trois archevêques de Cantorbéry seront même liés à l’abbaye.


Trivium et quadrivium

L’enseignement monastique médiéval s’organise autour des arts libéraux.

Le trivium :

  • grammaire ;

  • rhétorique ;

  • dialectique.

Puis le quadrivium :

  • arithmétique ;

  • géométrie ;

  • musique ;

  • astronomie.

À cela s’ajoutent au Bec :

  • théologie ;

  • Écriture sainte ;

  • droit canon ;

  • littérature.

Nous retrouvons donc directement les disciplines qui constitueront le socle de l’enseignement supérieur médiéval.


Le génie d’Herluin : reconnaître plus savant que soi

C’est peut-être ici que se trouve sa vraie grandeur intellectuelle.

Herluin aurait pu se méfier de Lanfranc.

Il aurait pu craindre qu’un intellectuel beaucoup plus cultivé que lui prenne trop d’importance.

Il fit l’inverse.

Il lui donna de l’espace.

Puis il accueillit Anselme.

Il permit donc à son institution de devenir plus savante que son propre fondateur.

Toutes les institutions ne possèdent pas cette intelligence.


Quand l’école oblige à agrandir le monastère

Le succès entraîne un problème très concret.

Le premier établissement devient trop petit.

La communauté s’accroît.

Les élèves sont nombreux.

Il faut déplacer puis reconstruire l’abbaye sur un site plus approprié.

L’expansion intellectuelle produit donc littéralement une expansion architecturale.


Un réseau entre Normandie et Angleterre

Après la conquête normande de l’Angleterre en 1066, l’influence du Bec franchit encore davantage la Manche.

Lanfranc devient archevêque de Cantorbéry en 1070.

Anselme occupera lui aussi ce siège quelques décennies plus tard.

Le savoir produit au Bec entre ainsi directement dans les institutions anglaises.

Le monastère normand devient un pont intellectuel entre continent et Angleterre.


Mort le 26 août 1078

Herluin mourut le 26 août 1078.

Sa mémoire est aujourd’hui célébrée localement à cette date comme celle du bienheureux Herluin, fondateur de l’abbaye du Bec.

Quelques mois après sa mort, Anselme devint abbé.

L’œuvre intellectuelle continua donc exactement comme son fondateur l’avait rendue possible.


Pourquoi appartient-il à Cogito Ergo Credo ?

Le lien avec la transmission du savoir est majeur :

  • fondateur d’un monastère ;

  • création du cadre institutionnel de l’École du Bec ;

  • accueil de Lanfranc ;

  • accueil d’Anselme ;

  • développement d’une école européenne ;

  • formation de futurs évêques et responsables ;

  • enseignement des arts libéraux ;

  • circulation intellectuelle entre Normandie et Angleterre ;

  • institution qui survit à son fondateur.

Herluin nous rappelle une leçon fondamentale :

on peut servir puissamment le savoir sans être soi-même le plus savant, à condition de savoir reconnaître, accueillir et protéger ceux qui le sont.


Note culturelle

Le nom du village Le Bec-Hellouin conserve encore celui de son fondateur.

Le Bec était le petit cours d’eau de la vallée.

Hellouin est Herluin.

Le lieu porte donc littéralement, près de mille ans plus tard, la mémoire du chevalier devenu abbé.


Sources

  • Abbaye Notre-Dame du Bec, histoire officielle du monastère et de son école.

  • Nominis, bienheureux Herluin, fête du 26 août.

  • Catholic Encyclopedia, histoire de l’école du Bec et de Lanfranc.

  • Ministère de la Culture, histoire de l’abbaye du Bec-Hellouin.

  • Cambridge University Press, contexte intellectuel de l’école fréquentée par Anselme.


Pour aller plus loin

Bède le Vénérable, le moine qui donna une mémoire chrétienne à l’Europe

Bède représente le savant monastique lui-même ; Herluin représente celui qui crée l’institution où les savants pourront travailler.

Raban Maur, l’homme qui voulut tout comprendre pour mieux croire

Raban montre le rôle des grands monastères comme lieux de conservation, organisation et transmission du savoir.

Bede Jarrett, le dominicain qui ramena les frères prêcheurs à Oxford après quatre siècles

Jarrett et Herluin ont huit siècles d’écart, mais une intuition identique : pour faire vivre une tradition intellectuelle, il faut lui construire une maison.

Saint Thomas d’Aquin — Le théologien qui prépara l’intelligence scientifique de l’Occident

Le monde universitaire dans lequel travaillera Thomas est en partie l’héritier de ces écoles monastiques et cathédrales du XIᵉ siècle.


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Herluin n’est-il pas l’exemple parfait d’une qualité intellectuelle trop rarement célébrée : savoir reconnaître quelqu’un de plus savant que soi et lui donner les moyens de transmettre son savoir ?

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