Saint Augustin, l’homme qui fit de son propre esprit un laboratoire


Mémoire, temps, langage, connaissance, volonté, foi et raison : seize siècles avant la psychologie moderne, l’évêque d’Hippone observait méthodiquement ce qui se passe à l’intérieur de la conscience humaine





Résumé en latin ecclésiastique

Sanctus Augustinus Hipponensis, episcopus et Ecclesiae Doctor, rationem et fidem concorditer investigavit. De memoria, tempore, voluntate, cognitione, anima atque natura corporum subtilissime disputavit; experientiam interioris hominis quasi viam ad veritatem et ad Deum exploravit.


Le saint du 28 août est aussi un géant intellectuel

Augustin mourut à Hippone le 28 août 430.

L’Église célèbre donc ce jour-là l’un des auteurs les plus influents de toute l’histoire intellectuelle occidentale.

Il fut :

  • rhéteur ;

  • philosophe ;

  • théologien ;

  • prédicateur ;

  • écrivain ;

  • polémiste ;

  • évêque.

Mais ce qui le rend particulièrement intéressant pour Cogito Ergo Credo, c’est sa manière de transformer sa propre expérience en objet d’analyse.


Avant de croire, il veut comprendre

Augustin n’est pas intellectuellement satisfait par une religion acceptée simplement parce qu’on lui demande d’y croire.

Benoît XVI insiste précisément sur ce point : adolescent, Augustin abandonne la foi de son enfance parce qu’il n’en perçoit plus la rationalité.

Il veut la vérité, pas seulement une appartenance.

Cette exigence va guider toute sa vie.


Le manichéisme comme première grande hypothèse

Augustin adhère pendant plusieurs années au manichéisme.

La doctrine semble lui offrir quelque chose que le christianisme de son enfance ne lui donnait pas encore :

une explication rationnelle du mal.

Deux principes opposés permettraient d’expliquer pourquoi le monde contient simultanément lumière et corruption.

Le système le séduit précisément parce qu’il paraît intellectuellement cohérent.

Puis Augustin commence à repérer ses faiblesses.

Il ne quitte donc pas le manichéisme seulement par émotion.

Il le quitte parce que le système cesse de satisfaire son intelligence.


Le scepticisme

Après cette rupture, il traverse une période de proximité avec le scepticisme académicien.

Peut-on vraiment connaître la vérité ?

Peut-être faut-il simplement suspendre son jugement.

Mais Augustin refuse finalement de s’arrêter là.

Il découvre qu’une certitude résiste même au doute.

Si je me trompe, il faut au moins que j’existe pour pouvoir me tromper.

Son célèbre raisonnement si fallor, sum annonce par certains aspects le futur cogito cartésien.


La conscience devient terrain d’expérience

C’est ici que commence quelque chose de particulièrement moderne.

Augustin n’observe pas seulement le monde extérieur.

Il observe :

sa mémoire, ses désirs, ses décisions, ses erreurs, ses souvenirs, ses sensations.

L’esprit humain devient presque un laboratoire accessible de l’intérieur.


Que signifie « se souvenir » ?

Le livre X des Confessions contient une exploration extraordinaire de la mémoire.

Augustin remarque que nous pouvons :

  • revoir mentalement des lieux absents ;

  • entendre intérieurement des sons qui ne retentissent plus ;

  • retrouver des connaissances ;

  • nous rappeler nos propres émotions sans nécessairement les ressentir de nouveau.

La mémoire lui apparaît comme un espace immense.

Un objet matériel disparaît de notre champ visuel.

Et pourtant, quelque chose de lui demeure présent dans l’esprit.

Comment ?

Cette question relève simultanément de la philosophie, de la psychologie et de la théologie.


Où se trouve le passé ?

Augustin rencontre ensuite un problème plus difficile encore :

le temps.

Le passé n’existe plus.

Le futur n’existe pas encore.

Le présent disparaît continuellement au moment même où nous essayons de le saisir.

Alors comment pouvons-nous parler de trois temps ?


Trois présents

Sa solution est célèbre.

Ce que nous appelons passé, présent et futur existe dans l’esprit sous trois formes :

  • présent du passé : la mémoire ;

  • présent du présent : l’attention ;

  • présent du futur : l’attente.

Le temps humain devient ainsi étroitement lié à la conscience.

Nous ne transportons pas physiquement le passé.

Nous le retenons par mémoire.

Nous ne possédons pas matériellement le futur.

Nous l’anticipons.


Une intuition étonnamment actuelle

Augustin ne propose évidemment pas une théorie scientifique moderne du temps.

Il ne parle ni relativité ni neurosciences.

Mais il identifie très clairement un problème qui reste central :

la différence entre le temps physique et le temps vécu.

Une minute d’attente peut sembler interminable.

Une heure heureuse peut sembler très courte.

La durée mesurée par une horloge et la durée vécue par la conscience ne sont pas exactement la même chose.


Foi et raison : aucune ne doit écraser l’autre

Jean-Paul II résume l’un des grands principes augustiniens : raison et foi doivent travailler ensemble.

Augustin refuse deux extrêmes :

  • une foi qui mépriserait l’intelligence ;

  • une raison qui déciderait d’avance que la foi est impossible.

D’où ses deux formules célèbres :

crede ut intelligas

crois pour comprendre,

et :

intellige ut credas

comprends pour croire.


Croire est déjà un acte intellectuel

Augustin remarque quelque chose de très simple.

On ne croit pas n’importe quoi sans aucune activité de l’esprit.

Même décider qu’un témoignage est crédible exige :

  • réflexion ;

  • jugement ;

  • comparaison ;

  • assentiment.

Jean-Paul II cite précisément Augustin sur ce point : croire implique de penser avec assentiment.

La foi n’est donc pas chez lui l’arrêt de la pensée.

Elle engage la pensée.


Le problème du mal

La question qui avait conduit Augustin au manichéisme revient après sa conversion.

Si Dieu est bon, pourquoi le mal existe-t-il ?

Sa réponse devient radicalement différente.

Le mal n’est pas une substance indépendante.

Il est une privation du bien.

Une chose mauvaise n’existe donc pas comme une matière spéciale appelée « mal ».

Quelque chose de bon dans son être peut être désordonné, mutilé ou privé de sa perfection.

Cette idée aura une influence immense sur la philosophie médiévale.


La volonté devient un problème scientifique avant la science

Augustin s’intéresse aussi à une expérience étrange :

nous savons parfois ce que nous devrions faire,

nous voulons même le vouloir,

et pourtant nous faisons autre chose.

Dans les Confessions, il analyse sa propre incapacité à changer de vie.

Il découvre que l’être humain n’est pas une machine où connaissance = action.

Nous pouvons connaître le bien et ne pas l’accomplir.

La psychologie moderne parlera de conflits de motivation, d’habitudes, de contrôle exécutif ou d’addiction.

Augustin parle de volonté divisée.

Le problème, lui, est le même.


Une immense production écrite

Augustin ne s’arrête pas aux Confessions.

Son œuvre comprend :

  • La Cité de Dieu ;

  • De la Trinité ;

  • Du libre arbitre ;

  • des traités sur le langage ;

  • des œuvres exégétiques ;

  • des centaines de sermons ;

  • de nombreuses lettres ;

  • des ouvrages polémiques.

Léon XIII soulignait déjà l’étendue exceptionnelle des domaines qu’il avait abordés : âme, volonté, libre arbitre, temps, éternité et même nature des corps changeants.


Le langage comme problème

Dans De Magistro, Augustin réfléchit au fonctionnement des signes.

Comment un mot transmet-il une idée ?

Le mot « arbre » n’est pas lui-même un arbre.

Le son disparaît quelques instants après avoir été prononcé.

Pourtant, il nous fait penser à quelque chose qui n’est pas présent.

Augustin anticipe ainsi plusieurs grandes questions de la philosophie du langage :

  • relation entre signe et chose ;

  • apprentissage ;

  • compréhension ;

  • rôle de l’expérience intérieure.


L’apprentissage n’est pas simplement verser du savoir dans un esprit

Augustin se méfie de l’idée qu’un professeur pourrait simplement déposer une connaissance dans la tête de son élève.

Les mots indiquent.

Ils orientent.

Ils donnent des signes.

Mais la véritable compréhension exige une activité propre de l’intelligence.

Cette conception influencera profondément la pédagogie chrétienne médiévale.


Augustin contre l’anti-intellectualisme religieux

Léon XIII considérait Augustin comme l’un des grands exemples patristiques de l’usage chrétien de la philosophie et des sciences humaines.

La raison prépare, nourrit, défend et approfondit la foi.

Cette attitude explique pourquoi Augustin appartient naturellement à notre série.

Sa question permanente n’est pas :

« Dois-je choisir entre intelligence et foi ? »

Mais :

« Comment les faire travailler ensemble sans les confondre ? »


Pourquoi appartient-il à Cogito Ergo Credo ?

Le dossier est immense :

  • philosophie de la connaissance ;

  • théorie de la mémoire ;

  • analyse du temps ;

  • philosophie du langage ;

  • réflexion sur la conscience ;

  • psychologie de la volonté ;

  • théorie du mal ;

  • pédagogie ;

  • rapport foi-raison ;

  • observation introspective ;

  • transmission du savoir antique au christianisme.

Augustin n’est évidemment pas un scientifique au sens contemporain.

Mais il est l’un des grands fondateurs de l’étude rationnelle de l’intériorité humaine.


Note culturelle

On cite souvent Descartes comme grand penseur du sujet conscient.

Mais plus de douze siècles auparavant, Augustin avait déjà utilisé le doute pour atteindre une certitude concernant l’existence du sujet qui doute.

Cela ne signifie pas que Descartes ait simplement copié Augustin.

Les projets philosophiques sont différents.

Mais cela montre à quel point certaines questions modernes avaient déjà été formulées dans l’Antiquité chrétienne.


Sources


Pour aller plus loin

Saint Thomas d’Aquin — Le théologien qui prépara l’intelligence scientifique de l’Occident

Thomas héritera d’Augustin tout en intégrant massivement Aristote dans la pensée chrétienne.

Herbert Haag, le bibliste qui voulut entendre la Bible dans sa propre langue

Deux époques très différentes, mais la même conviction que la foi ne doit pas craindre l’examen intellectuel des textes et des idées.

Raban Maur, l’homme qui voulut tout comprendre pour mieux croire

Le monde carolingien transmettra une part considérable de la culture augustinienne au Moyen Âge.

Sidoine Apollinaire, l’évêque qui sauva la mémoire d’un monde en train de disparaître

Augustin écrit au moment où l’Empire d’Occident commence à vaciller ; Sidoine nous montrera quelques décennies plus tard ce qu’il en reste en Gaule.


Commenter et s’abonner

Augustin ne devrait-il pas être lu aussi comme un précurseur de la psychologie de la conscience, et pas seulement comme un théologien ?

Partagez votre avis et abonnez-vous à Cogito Ergo Credo.




Commentaires