La technique au service de ceux qui travaillent sous terre
✠ 7 septembre — anniversaire de sa canonisation
Le 7 septembre 2025, le pape Léon XIV inscrivait Pier Giorgio Frassati au catalogue des saints, en même temps que Carlo Acutis. Un an plus tard, cette date permet de retrouver une facette moins connue du jeune Turinois : Frassati voulait devenir ingénieur des mines.
Il n'est donc pas à proprement parler un « saint scientifique » comme Albert le Grand ou Giuseppe Moscati. Mais il appartient pleinement à l'histoire chrétienne des sciences et des techniques : pour lui, les études scientifiques devaient déboucher sur un service concret de l'homme.
Un saint au Polytechnique
Né à Turin en 1901, Pier Giorgio Frassati grandit dans une famille appartenant à la grande bourgeoisie italienne.
En 1918, il entre au Polytechnique royal de Turin. Il suit des études d'ingénierie industrielle et mécanique avec une spécialisation dans le domaine minier.
Son choix n'est pas seulement celui d'un jeune homme attiré par la technique.
Il découvre la condition des ouvriers et particulièrement celle des mineurs. L'industrie européenne du début du XXe siècle fournit du travail à des centaines de milliers d'hommes, mais souvent dans des conditions extrêmement pénibles.
Pier Giorgio veut connaître ce monde de l'intérieur.
Pourquoi les mines ?
Frassati aurait pu profiter de la situation sociale de sa famille.
Son père, Alfredo Frassati, est le fondateur du quotidien La Stampa et devient ambassadeur d'Italie à Berlin.
Pier Giorgio choisit pourtant une profession qui doit le rapprocher du monde ouvrier.
Son projet est remarquable : devenir ingénieur pour être au milieu des mineurs et améliorer concrètement leur condition.
La science et la technique ne sont donc pas chez lui séparées de la doctrine sociale chrétienne.
L'ingénieur n'est pas seulement celui qui sait calculer, construire ou exploiter une ressource. Il porte également une responsabilité envers les hommes auxquels cette technique s'applique.
Foi et technique
Le cas de Frassati permet de dépasser une opposition artificielle entre vie spirituelle et formation scientifique.
Le même étudiant peut passer des heures devant ses cours d'ingénierie, participer à l'adoration eucharistique, parcourir les montagnes avec ses amis et visiter les familles pauvres de Turin.
Il ne considère pas ces activités comme appartenant à plusieurs vies différentes.
La foi donne une finalité à la technique.
La question n'est pas seulement :
Que sommes-nous capables de construire ?
Elle devient :
Pour qui construisons-nous ?
L'ingénieur et la doctrine sociale de l'Église
Frassati vit au moment où le catholicisme social cherche une réponse à la question ouvrière ouverte par l'industrialisation.
L'encyclique Rerum novarum de Léon XIII, publiée en 1891, avait affirmé la dignité du travailleur, condamné certains abus du capitalisme industriel et rappelé les obligations morales des employeurs.
Pour Pier Giorgio, ces principes ne doivent pas rester dans les livres.
Il adhère à différentes organisations catholiques, notamment la Fédération universitaire catholique italienne et les conférences de Saint-Vincent-de-Paul. Son engagement politique et social accompagne ainsi ses études techniques.
Un étudiant qui n'était pas un génie
La sainteté de Frassati est également intéressante pour une autre raison.
Il n'est pas présenté comme un prodige scientifique.
Ses études lui demandent du travail. Il rencontre des difficultés scolaires et doit persévérer.
Cela le distingue précisément de certaines figures de savants presque légendaires.
Chez lui, le travail intellectuel devient lui-même une ascèse : apprendre, recommencer, préparer ses examens et poursuivre un objectif malgré les difficultés.
La montagne et la mine
Il existe presque un paradoxe dans la vie de Frassati.
On connaît surtout les photographies du jeune homme dans les Alpes et sa célèbre devise :
« Verso l'alto » — Vers le haut.
Mais professionnellement, il voulait descendre sous terre.
La montagne représentait l'élévation, la beauté et l'amitié.
La mine représentait le travail, la pauvreté ouvrière et la solidarité.
Chez Frassati, les deux mouvements se rejoignent : monter vers Dieu pour pouvoir redescendre vers les hommes.
Une vocation interrompue
Pier Giorgio ne deviendra jamais ingénieur.
En juin 1925, alors qu'il est encore étudiant, il tombe brutalement malade. Atteint de poliomyélite, il meurt à Turin le 4 juillet 1925, à seulement vingt-quatre ans.
Son diplôme reste inachevé.
Mais le projet qui motivait ses études demeure particulièrement moderne : acquérir une compétence technique non d'abord pour réussir socialement, mais pour servir.
De l'élève ingénieur au saint
Jean-Paul II le béatifie en 1990.
Le 7 septembre 2025, Léon XIV le canonise place Saint-Pierre avec Carlo Acutis. Dans son homélie, le pape présente les deux jeunes comme des hommes ayant orienté toute leur existence vers Dieu tout en vivant pleinement dans leur époque.
Frassati devient ainsi une figure singulière pour les étudiants scientifiques, les ingénieurs et les techniciens.
Non parce qu'il aurait découvert une loi physique ou inventé une machine.
Mais parce qu'il pose la question qui doit précéder toute technique :
À quoi et à qui notre savoir va-t-il servir ?
Science et catholicisme
Pier Giorgio Frassati rappelle que la tradition catholique n'oppose pas nécessairement science, industrie et vie spirituelle.
Le problème moral commence lorsque la technique devient sa propre finalité.
Une mine peut créer de la richesse.
Elle peut aussi détruire des corps.
Une industrie peut libérer l'homme d'un travail pénible.
Elle peut également l'asservir.
La compétence scientifique ne dispense donc jamais de l'interrogation morale.
Frassati voulait précisément se placer à cette frontière : comprendre la technique pour mieux servir l'homme qui travaille avec elle.
Pourquoi le retenir ?
Parce qu'il donne une définition très concrète de la vocation scientifique chrétienne :
étudier sérieusement, maîtriser une technique et mettre cette compétence au service de la dignité humaine.
Il n'a pas eu le temps de devenir ingénieur.
Il aura pourtant donné aux ingénieurs une question à conserver.
Sources
Vatican, homélie de Léon XIV pour la canonisation de Pier Giorgio Frassati et Carlo Acutis, 7 septembre 2025.
Biographie et chronologie de Pier Giorgio Frassati.
Archives biographiques sur ses études au Polytechnique de Turin.
Jean-Paul II, béatification de Pier Giorgio Frassati, 20 mai 1990.
Pour aller plus loin
François Faà di Bruno — le savant qui mit ses équations au service des pauvres : mathématicien, prêtre et homme d’œuvres à Turin, probablement le parallèle le plus proche avec Frassati. Lire sur Cogito ergo credo
Guadalupe Ortiz de Landázuri, la chimiste qui transforma son laboratoire en chemin de sainteté : une autre manière de faire de la formation scientifique et du travail professionnel un lieu de vocation chrétienne. Lire sur Cogito ergo credo
Nicolas Owen — l’ingénieur clandestin de la foi traquée : quand le savoir-faire technique devient directement un instrument au service des autres. Lire sur Cogito ergo credo
Maria Agnesi, la mathématicienne qui termina ses équations parmi les pauvres : science, foi et service des plus fragiles, un thème très proche de celui de Frassati. Lire sur Cogito ergo credo
Index thématique de Cogito ergo credo : pour retrouver l’ensemble des saints, religieux, scientifiques, ingénieurs et médecins déjà traités sur le blog. Consulter l’index
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Commentaire
Un saint n'a pas besoin d'avoir terminé son laboratoire ou obtenu son diplôme pour laisser une pensée scientifique.
Chez Pier Giorgio Frassati, elle tient presque en une formule :
le savoir n'atteint sa pleine grandeur que lorsqu'il devient service.
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