Augustin Kažotić, l’évêque qui organisa l’école et combattit les superstitions

 


Formé à l’Université de Paris, il réforma l’enseignement à Zagreb, finança les étudiants pauvres et étudia les pratiques magiques avec les outils de la théologie médiévale




Résumé en latin ecclésiastique

Beatus Augustinus Kažotić, episcopus, theologus et Ordinis Praedicatorum frater, Parisiis studuit atque scholas Zagrabienses reformavit. Pauperibus discipulis subvenit, cantum liturgicum ordinavit et superstitiones rationibus theologicis examinavit.


Un jeune Dalmate envoyé étudier en Occident

Augustin Kažotić naquit vers 1260 ou 1265 à Trogir, ville de la côte dalmate située dans l’actuelle Croatie.

Il appartenait probablement à une famille disposant de moyens importants.

Cette origine lui permit de recevoir une formation solide avant d’entrer chez les dominicains.

Vers l’âge de dix-huit ans, il partit poursuivre sa formation dans les maisons d’études de l’ordre.

Il séjourna en Italie puis à Paris.

L’Université de Paris constituait alors le principal centre théologique de l’Occident latin.

Augustin y étudia dans le climat intellectuel créé par Albert le Grand, Thomas d’Aquin et leurs disciples.

Il y apprit la logique, la philosophie aristotélicienne, la théologie et les méthodes de la dispute universitaire.

Ses études furent achevées vers 1286.

Il enseigna ensuite dans plusieurs écoles dominicaines en France, en Italie et dans les territoires croates.

Sa formation ne resta donc pas uniquement livresque.

Elle fut immédiatement mise au service de l’enseignement.


Un dominicain devenu évêque de Zagreb

En 1303, le pape Benoît XI, lui-même dominicain, nomma Augustin évêque de Zagreb.

Le diocèse traversait une période difficile.

Les conflits politiques, les rivalités aristocratiques et les faiblesses de la formation ecclésiastique compliquaient le gouvernement pastoral.

Augustin entreprit de réorganiser son Église.

Il visita les paroisses, convoqua des assemblées et rappela les règles concernant le clergé.

Son action ne se limita pourtant pas à la discipline.

Il considérait que la réforme durable passait d’abord par l’instruction.

Un prêtre mal formé risquait de transmettre des erreurs, d’encourager les superstitions ou de dépendre excessivement des puissants.

L’école devint donc l’un des centres de son gouvernement.


La réforme de l’école cathédrale

Augustin réorganisa l’école cathédrale de Zagreb selon le modèle des studia dominicains.

L’enseignement devait être plus régulier et mieux structuré.

Les étudiants recevaient une formation en grammaire, logique, Écriture sainte et théologie.

L’évêque veilla également aux conditions matérielles de l’étude.

Il organisa l’entretien des élèves et permit à des jeunes pauvres de poursuivre leur formation.

Cette mesure est essentielle.

Sans logement, nourriture ni livres, l’ouverture théorique d’une école ne profite qu’aux familles aisées.

Augustin transforma donc la charité en véritable politique éducative.

Il ne se contentait pas de distribuer occasionnellement une aumône.

Il mettait en place un système permettant aux étudiants modestes de rester assez longtemps à l’école pour acquérir une compétence réelle.


Bibliothèque et circulation des livres

L’enseignement médiéval dépendait directement de la disponibilité des manuscrits.

Un livre représentait des mois de copie et un coût considérable.

La réforme d’une école supposait donc l’organisation d’une bibliothèque, la conservation des textes et la production de copies.

Augustin favorisa le développement de la culture écrite dans son diocèse.

Son action contribua à faire de Zagreb un centre intellectuel plus important.

Les clercs formés dans cette école pouvaient ensuite transmettre leurs connaissances dans les paroisses, les chapitres et les institutions civiles.

Le livre n’était donc pas seulement un objet de prestige.

Il devenait l’instrument d’un réseau de formation.


Organiser le chant pour enseigner

Augustin intervint également dans la liturgie et le chant ecclésiastique.

Il réorganisa certaines pratiques du rite de Zagreb et chercha à établir une plus grande régularité.

Des compositions à deux voix, notamment un Sanctus, un Benedictus et un Agnus Dei, lui ont parfois été attribuées.

Cette attribution n’est pas entièrement certaine.

Elle montre néanmoins que sa mémoire resta liée à la culture musicale de Zagreb.

Le chant remplissait plusieurs fonctions :

  • soutenir la prière ;

  • mémoriser les textes ;

  • unifier les communautés ;

  • transmettre la doctrine ;

  • former l’oreille et le rythme collectif.

Chez Augustin, la réforme du savoir, de la liturgie et de la musique formait donc un même projet culturel.


Étudier les superstitions

Durant un séjour à Avignon, Augustin rédigea un traité consacré au « baptême des images » et à d’autres pratiques superstitieuses.

Le texte s’intitule généralement Dicta super quaestionibus de baptizatione imaginum et aliarum superstitionum.

Il étudie des pratiques dans lesquelles des personnes baptisaient symboliquement des images, des poupées ou des objets dans un but magique.

Ces rites pouvaient servir à guérir, obtenir une faveur, nuire à un adversaire ou tenter de contrôler des événements.

Augustin ne se contente pas de condamner.

Il cherche à définir ce qui distingue :

  • un sacrement ;

  • une bénédiction légitime ;

  • un symbole religieux ;

  • une pratique superstitieuse ;

  • une opération magique.

Son raisonnement utilise les catégories de la théologie scolastique.

Il s’interroge sur l’intention, l’efficacité attribuée au rite, la matière employée et la croyance de la personne.

Ce travail appartient à l’histoire de l’anthropologie religieuse et de l’étude intellectuelle des croyances populaires, même s’il reste entièrement inscrit dans la théologie médiévale.


Croire n’importe quoi n’est pas avoir la foi

Augustin distinguait la foi chrétienne de la crédulité.

Une pratique ne devient pas chrétienne simplement parce qu’elle utilise de l’eau bénite, une croix, le nom d’un saint ou une formule latine.

Il faut encore examiner ce que la personne pense accomplir.

Lorsqu’un objet est traité comme une puissance autonome que l’on pourrait manipuler, le rite bascule vers la superstition.

Cette analyse conserve une étonnante actualité.

Elle permet de réfléchir aux chaînes de prières prétendument obligatoires, aux objets religieux vendus comme protections automatiques ou aux promesses de miracles garantis.

Augustin rappelle que la religion ne doit pas être transformée en technologie magique.


Un traité sur la pauvreté du Christ

Augustin rédigea également un texte consacré aux biens matériels du Christ et des apôtres.

La question divisait alors les franciscains, les dominicains et la papauté.

Le Christ et les apôtres possédaient-ils des biens ?

L’Église pouvait-elle légitimement posséder des terres et des ressources ?

À quelles conditions une institution religieuse restait-elle fidèle à la pauvreté évangélique ?

Ces interrogations mêlaient théologie, droit, économie et organisation institutionnelle.

L’ancien étudiant de Paris appliquait donc sa méthode à des problèmes concrets touchant la propriété et la justice sociale.


Défendre le peuple contre le pouvoir

L’action d’Augustin à Zagreb provoqua l’hostilité de certains puissants.

Il défendait les droits de son diocèse et les populations soumises aux abus.

Envoyé à Avignon comme représentant d’évêques hongrois et croates, il dénonça certaines violences politiques.

Le roi ou les princes locaux l’empêchèrent ensuite de revenir librement dans son diocèse.

En 1322, le pape Jean XXII le transféra à Lucera, dans les Pouilles.

Cette ville venait de traverser de profondes tensions religieuses et sociales.

Augustin y reprit son travail de réforme, d’éducation et d’assistance aux pauvres.


Une source jaillie à Zagreb

Une tradition locale raconte qu’une grave sécheresse frappa Zagreb en 1312.

Augustin aurait prié pour la population.

Une source serait alors apparue à l’emplacement de l’actuelle place Ban-Jelačić.

Cette histoire appartient au domaine hagiographique et n’est pas le fondement de son intérêt pour ce blog.

Elle montre cependant comment sa mémoire d’évêque réformateur se transforma aussi en mémoire thaumaturgique populaire.


Mort et culte

Augustin mourut à Lucera le 3 août 1323.

Certaines traditions affirment qu’il succomba après avoir été frappé à la tête par un homme hostile.

Son tombeau devint rapidement un lieu de vénération.

Le pape Clément XI confirma son culte en 1702.

Ses reliques sont conservées dans la cathédrale de Lucera.

Sa mémoire demeure particulièrement honorée en Croatie, en Italie et dans l’ordre dominicain.


Pourquoi appartient-il à Cogito Ergo Credo ?

Le lien d’Augustin Kažotić avec le savoir est direct :

  • étudiant de l’Université de Paris ;

  • professeur dans les écoles dominicaines ;

  • réformateur de l’école cathédrale de Zagreb ;

  • organisateur de l’aide aux étudiants pauvres ;

  • théologien ;

  • auteur de traités ;

  • analyste des superstitions ;

  • acteur de la culture musicale et liturgique ;

  • promoteur de la circulation des livres.

Il ne fut pas un scientifique expérimental.

Il appartient néanmoins pleinement à l’histoire médiévale de l’éducation, de la rationalisation des croyances et des institutions du savoir.


Note culturelle

La graphie Kažotić peut sembler difficile au lecteur français.

Le signe placé sur le ž indique un son proche du « j » français.

Le ć final se prononce comme un son situé entre « tch » et « ti ».

On rencontre donc aussi les formes Kazotic, Gazotic, Kažotič ou Augustin de Zagreb.

Son nom rappelle la circulation permanente des étudiants, des manuscrits et des maîtres entre la côte dalmate, Paris, Zagreb, Avignon et l’Italie médiévale.


Sources


Pour aller plus loin

Clément d’Ohrid, le pédagogue qui donna une langue écrite aux peuples slaves

Clément et Augustin appartiennent à deux étapes de la construction intellectuelle des mondes slaves et balkaniques : création d’une culture écrite, puis organisation d’écoles capables de la transmettre.

Jean l’Exarque, le traducteur qui enseigna la nature en langue slave

Jean l’Exarque montre comment les savoirs grecs furent traduits et adaptés plusieurs siècles avant qu’Augustin ne parte étudier à Paris.

Alphonse de Liguori, le juriste qui rendit la morale plus humaine

Alphonse et Augustin utilisent tous deux les outils du droit et de la théologie pour étudier des situations concrètes sans confondre la foi avec une application mécanique des règles.

Pierre Chrysologue, l’évêque qui transforma la brièveté en science de la parole

Pierre Chrysologue offre un autre exemple d’évêque pour lequel la transmission claire du savoir constitue une part essentielle du ministère.


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