Bede Jarrett, le dominicain qui ramena les frères prêcheurs à Oxford après quatre siècles


Né le 22 août 1881, historien, enseignant, éditeur et provincial dominicain, il reconstruisit à Oxford une institution d’études supprimée depuis la Réforme anglaise





Résumé en latin ecclésiastique

Beda Jarrett, sacerdos Ordinis Praedicatorum, historicus, scriptor et institutor, die XXII Augusti MDCCCLXXXI natus est. Primus Dominicanus post Reformationem gradum Oxoniensem obtinuit atque conventum Blackfriars in Universitate Oxoniensi restituit, studium historiae et doctrinae catholicae promovens.


Cyril devient Bede

Bede Jarrett naquit sous le nom de Cyril Jarrett à Greenwich, le 22 août 1881.

Il étudia notamment à Stonyhurst.

À dix-sept ans, il entra chez les Dominicains et prit le nom religieux de Bede, en hommage à Bède le Vénérable, l’un des grands historiens du christianisme anglais.

Le choix du nom annonçait presque son propre itinéraire intellectuel.

Jarrett allait lui aussi consacrer une grande partie de sa vie à l’histoire.


Le premier dominicain diplômé d’Oxford depuis la Réforme

En 1904, Jarrett entra à l’Université d’Oxford.

Le fait est beaucoup plus important qu’il n’en a l’air.

Les Dominicains avaient été expulsés d’Oxford lors de la Réforme anglaise au XVIᵉ siècle.

Jarrett devint le premier frère dominicain depuis cette rupture à obtenir un diplôme d’Oxford.

Il étudia l’histoire et termina son cursus en 1907.

Après des siècles d’absence, un frère prêcheur reprenait donc place dans l’une des grandes universités européennes.


Histoire et théologie

Jarrett ne limita pas sa formation aux études historiques.

Après Oxford, il poursuivit sa formation théologique à Louvain et obtint le lectorat en théologie en 1908.

Son travail se situera continuellement au croisement de plusieurs disciplines :

  • histoire médiévale ;

  • théologie ;

  • institutions politiques ;

  • pensée sociale ;

  • histoire de l’ordre dominicain.

Il publia notamment des travaux sur le socialisme médiéval, l’empereur Charles IV et plusieurs aspects de l’histoire catholique anglaise.


Sauver une revue pour sauver un espace intellectuel

En 1919, Jarrett intervint pour empêcher la disparition de la revue dominicaine Blackfriars.

Il l’acheta pour une somme symbolique et convainquit l’éditeur Basil Blackwell de poursuivre sa publication.

La revue, devenue plus tard New Blackfriars, jouera un rôle durable dans le débat théologique et philosophique anglophone.

Il ne suffisait donc pas pour Jarrett d’écrire des livres.

Il fallait aussi construire les institutions capables de faire circuler les idées.


Le grand projet : revenir à Oxford

Devenu provincial des Dominicains anglais en 1916, Jarrett poursuivit un projet particulièrement ambitieux.

Il voulait réinstaller durablement les Dominicains à Oxford.

La dernière maison dominicaine de la ville avait été supprimée en 1538.

Quatre siècles plus tard, il fallait pratiquement tout recommencer.

Jarrett lança le projet en 1921.

La province anglaise dominicaine considère aujourd’hui que le retour de Blackfriars à Oxford doit largement sa réalisation à sa vision et à ses efforts.


Lever de l’argent pour reconstruire une tradition intellectuelle

Le projet coûtait cher.

Jarrett traversa notamment l’Atlantique pour lever des fonds aux États-Unis.

Une importante donatrice américaine, Charlotte Tytus, contribua au financement.

Les Dominicains achetèrent plusieurs propriétés sur St Giles’.

La première pierre fut posée en 1921, exactement sept cents ans après la première arrivée des Dominicains à Oxford.

La chronologie avait presque quelque chose de symbolique.

1221 : arrivée.

1538 : suppression.

1921 : retour.


Blackfriars renaît

Le nouveau prieuré ouvrit finalement en 1929.

Il ne s’agissait pas seulement d’un couvent.

Blackfriars devait redevenir un lieu de :

  • philosophie ;

  • théologie ;

  • prédication ;

  • recherche ;

  • formation des religieux ;

  • dialogue avec l’université.

Le Blackfriars actuel demeure directement héritier de cette restauration et abrite encore un Studium dominicain ainsi qu’un établissement lié à l’Université d’Oxford.


Un historien qui construisait aussi des institutions

Jarrett constitue un cas intéressant pour l’histoire du savoir.

Beaucoup d’intellectuels laissent une bibliothèque.

Lui laisse également un lieu.

Blackfriars crée les conditions dans lesquelles d’autres chercheurs pourront étudier, enseigner, publier et discuter.

Son œuvre intellectuelle ne doit donc pas être mesurée uniquement par ses propres livres.

Une institution universitaire produit des effets pendant plusieurs générations.


Provincial pendant dix-huit ans

Jarrett fut élu provincial des Dominicains anglais en 1916.

Il conserva cette fonction jusqu’à sa mort en 1934 après plusieurs réélections.

Son gouvernement vit aussi le développement d’activités éducatives, de conférences thomistes et de missions hors de Grande-Bretagne.

La restauration intellectuelle du dominicanisme anglais faisait partie d’un projet beaucoup plus large.


Les manuscrits comptaient aussi

Jarrett s’intéressait aux livres anciens et aux objets du patrimoine dominicain.

Un document de l’Institut historique dominicain rappelle qu’il acheta notamment un important ensemble de cinq volumes d’antiphonaires enluminés du XVIᵉ siècle provenant de Lucques, avant de les offrir en 1929 à des religieuses dominicaines.

L’historien n’étudiait donc pas uniquement le passé.

Il participait également à la conservation matérielle de ses traces.


Pourquoi appartient-il à Cogito Ergo Credo ?

Le lien avec le savoir est direct :

  • historien de formation ;

  • diplômé d’Oxford ;

  • lectorat en théologie ;

  • auteur de nombreux travaux historiques ;

  • contributeur à la Catholic Encyclopedia ;

  • responsable d’une revue intellectuelle ;

  • restauration du Studium dominicain à Oxford ;

  • fondateur du Blackfriars moderne ;

  • organisation de conférences thomistes ;

  • conservation de manuscrits et d’ouvrages anciens.

Bede Jarrett montre qu’il existe plusieurs manières d’être un savant.

L’une consiste à écrire un grand livre.

Une autre consiste à reconstruire la maison dans laquelle les grands livres pourront être écrits.


Note culturelle

Jarrett avait choisi le prénom religieux Bede en référence à Bède le Vénérable.

Il y a quelque chose d’assez réussi dans ce choix.

Bède avait contribué à conserver la mémoire intellectuelle de l’Angleterre chrétienne au VIIIᵉ siècle.

Douze siècles plus tard, Bede Jarrett contribua à rendre une place institutionnelle à l’une des grandes traditions intellectuelles catholiques dans l’Angleterre universitaire moderne.


Sources

  • Province dominicaine d’Angleterre, histoire du retour de Blackfriars à Oxford et rôle de Bede Jarrett.

  • Histoire de Blackfriars, Oxford, et de ses institutions d’enseignement.

  • Données biographiques et bibliographiques sur Bede Jarrett.

  • Institut historique dominicain, conservation des manuscrits et antiphonaires liés à Jarrett.


Pour aller plus loin

Bède le Vénérable, le moine qui donna une mémoire chrétienne à l’Europe

Le rapprochement s’impose : Jarrett choisit précisément son nom religieux en hommage à Bède, historien dont le travail transforma notre connaissance de l’Angleterre ancienne.

Saint Thomas d’Aquin : le théologien qui prépara l’intelligence scientifique de l’Occident

Jarrett appartient à l’ordre de saint Thomas et participa au renouveau des études thomistes dans l’Angleterre du XXᵉ siècle.

Raban Maur, l’homme qui voulut tout comprendre pour mieux croire

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Jean-Baptiste de La Salle : l’architecte du savoir accessible

La Salle et Jarrett illustrent deux façons complémentaires de construire durablement la transmission : l’un par les écoles, l’autre par une institution universitaire.


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Le plus grand héritage d’un intellectuel est-il parfois moins son œuvre personnelle que l’institution qu’il laisse aux générations suivantes ?

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