Hans Urs von Balthasar, le théologien qui transforma sa bibliothèque en pont entre les langues

 

Né le 12 août 1905, germaniste, musicien, traducteur, éditeur et prêtre, il fit circuler les Pères grecs et latins, Péguy, Bernanos et Claudel dans l’Europe intellectuelle du XXᵉ siècle







Résumé en latin ecclésiastique

Hans Urs von Balthasar, sacerdos Helveticus, theologus, litterarum peritus, translator et editor, die duodecimo Augusti anno MCMV natus est. Patrum Ecclesiae et scriptorum Europaeorum opera inter linguas traduxit atque domum editoriam et commentarium internationale condidit ad thesauros culturae christianae transmittendos.


Un théologien qui commença par la littérature

Hans Urs von Balthasar naquit le 12 août 1905 à Lucerne, dans une famille suisse cultivée.

Avant de devenir théologien, il étudia d’abord la littérature et la philosophie à Vienne, Berlin et Zurich.

En 1928, il soutint une thèse doctorale consacrée à l’histoire du problème eschatologique dans la littérature allemande moderne.

Sa première formation est donc celle d’un germaniste, attentif à la manière dont la littérature exprime les grandes questions religieuses.


Un musicien qui pensait presque en partitions

Balthasar était également pianiste.

Dans sa jeunesse, il envisagea même de devenir chef d’orchestre.

Son premier texte publié, en 1925, portait sur le développement de l’idée musicale.

Cette formation ne fut jamais un simple loisir.

Dans sa théologie ultérieure, la notion d’ensemble, de polyphonie et de voix complémentaires restera fondamentale.

Pour lui, une vérité immense n’est pas toujours enfermée dans une formule unique : elle peut être perçue à travers plusieurs voix qui se répondent.


Les jésuites et les langues anciennes

Après une retraite ignatienne qui marque sa vocation, Balthasar entra chez les jésuites en 1929.

Il étudia la philosophie à Pullach puis la théologie à Fourvière, près de Lyon.

Henri de Lubac joua un rôle décisif dans sa découverte des Pères de l’Église.

Balthasar travailla alors sur Origène, Grégoire de Nysse et Maxime le Confesseur.

Il ne voulait pas simplement commenter les anciens auteurs.

Il voulait les rendre de nouveau lisibles.


Traduire comme travail théologique

C’est là que son profil devient particulièrement intéressant pour Cogito Ergo Credo.

Balthasar fut un traducteur extrêmement actif.

Il traduisit et composa des anthologies de textes patristiques.

Mais son travail ne s’arrêta pas au grec et au latin chrétiens.

Il fit connaître au monde germanophone plusieurs grands écrivains français, notamment Charles Péguy, Georges Bernanos et Paul Claudel.

Traduire ne signifiait pas pour lui remplacer mécaniquement un mot par un autre.

Il fallait transférer une manière de penser, une esthétique, une tradition religieuse et parfois toute une vision du monde d’un espace culturel vers un autre.


De la France vers l’Allemagne

La circulation intellectuelle opérée par Balthasar est remarquable.

Il rencontre la patristique française grâce à de Lubac.

Il lit la littérature française contemporaine.

Il la traduit en allemand.

Il utilise ensuite ces auteurs dans une œuvre théologique publiée dans toute l’Europe.

Son activité ressemble presque à celle d’un grand nœud dans un réseau de transmission.

Les langues deviennent des routes.


Une maison d’édition comme instrument de savoir

En 1947, Balthasar fonda le Johannes Verlag.

La maison devait notamment publier les œuvres d’Adrienne von Speyr, mais aussi remettre en circulation des textes classiques et contemporains de la tradition chrétienne.

Balthasar y dirigea plusieurs collections et réalisa traductions, anthologies et préfaces.

Le Johannes Verlag présente encore son fondateur comme théologien, philosophe, traducteur et éditeur ayant consacré sa maison à la transmission du patrimoine chrétien.


Soixante-dix volumes dictés

Sa collaboration avec la médecin et mystique Adrienne von Speyr constitue un cas remarquable de transmission intellectuelle.

Pendant des années, elle dicta un immense corpus.

Balthasar prit ses paroles en sténographie, les organisa et les prépara pour l’édition.

La fondation Balthasar-Speyr évalue ce matériau à environ 70 volumes.

Il agit ici presque simultanément comme secrétaire scientifique, éditeur critique, théologien et responsable de publication.


Communio, une revue construite comme un réseau

Au début des années 1970, Balthasar participa avec Joseph Ratzinger, Henri de Lubac et d’autres théologiens à la fondation de la revue internationale Communio.

Le projet visait à faire dialoguer la recherche théologique contemporaine avec la tradition chrétienne.

La revue se développa ensuite dans de nombreuses éditions linguistiques et nationales.

Ce n’est plus seulement un homme qui traduit un livre.

C’est une infrastructure intellectuelle qui permet aux idées de circuler entre pays.


Plus d’une centaine de livres

L’œuvre personnelle de Balthasar est immense.

Communio recense plus d’une centaine de livres, auxquels s’ajoutent de très nombreux articles.

Sa grande trilogie théologique organise la Révélation autour du beau, du bien et du vrai :

  • La Gloire et la Croix ;

  • La Dramatique divine ;

  • La Théologique.

Ce système mobilise littérature, philosophie, théâtre, poésie, musique, patristique et exégèse.


Une méthode fondée sur les bibliothèques

Balthasar n’était pas un scientifique expérimental.

Son laboratoire était la bibliothèque.

Sa matière première était constituée de textes écrits dans plusieurs langues, à des siècles de distance.

Son travail consistait à :

  • retrouver ;

  • traduire ;

  • comparer ;

  • éditer ;

  • commenter ;

  • classer ;

  • transmettre ;

  • mettre des traditions en dialogue.

C’est une forme de travail intellectuel aussi fondamentale pour la civilisation du savoir que la production d’une nouvelle théorie scientifique.


Refuser la chaire pour travailler autrement

Après son ordination sacerdotale en 1936, Balthasar aurait pu suivre une carrière académique classique.

En 1940, il refusa notamment une proposition d’enseignement à l’Université grégorienne de Rome et préféra travailler auprès des étudiants à Bâle.

Il créera ensuite ses propres instruments de transmission : groupes d’étudiants, maison d’édition, institut séculier, livres et revue internationale.

L’université ne fut donc pas son principal cadre institutionnel.

Il construisit son propre écosystème intellectuel.


Un théologien sans titre cardinalice effectif

Jean-Paul II annonça sa création comme cardinal en mai 1988.

Mais Balthasar mourut à Bâle le 26 juin 1988, quelques jours avant le consistoire.

Il n’entra donc jamais officiellement dans le Collège des cardinaux.

Ce détail est utile car il est fréquemment désigné par facilité comme « cardinal Balthasar ».

Il fut cardinal désigné, mais mourut avant de recevoir cette dignité.


Pourquoi appartient-il à Cogito Ergo Credo ?

Son lien avec la transmission du savoir est massif et direct :

  • doctorat en littérature ;

  • germanistique ;

  • connaissance des traditions patristiques ;

  • traduction du grec, du latin et du français ;

  • diffusion des écrivains français dans le monde germanophone ;

  • travail éditorial sur des dizaines de volumes ;

  • fondation d’une maison d’édition ;

  • organisation de collections ;

  • formation d’étudiants ;

  • cofondation d’une revue internationale ;

  • articulation entre littérature, philosophie, théologie, musique et histoire culturelle.

Balthasar montre qu’un traducteur et éditeur peut être une infrastructure humaine de circulation des connaissances.


Note culturelle

Balthasar admirait profondément Mozart.

Son rapport à la musique aide à comprendre son œuvre : il cherchait moins à réduire toute la tradition chrétienne à une seule formule qu’à faire entendre ensemble des voix très différentes.

Pères grecs, théologiens médiévaux, mystiques espagnols, dramaturges français et philosophes allemands peuvent alors devenir comme les différentes lignes d’une immense composition.

Benoît XVI soulignait encore en 2005 l’actualité de cette œuvre et rappelait sa collaboration personnelle avec Balthasar, notamment autour de Communio.


Pour aller plus loin

🧬🔥 Teilhard de Chardin — Le jésuite au cœur de l’évolution

Comme Balthasar, Teilhard appartient au grand renouvellement intellectuel catholique du XXe siècle et montre une autre manière, très différente, de faire dialoguer culture moderne et théologie.


🔭 Johann Georg Hagen — L’astronome jésuite de l’Observatoire du Vatican

Hagen apporte précisément le versant jésuite et germanophone : né en Autriche, homme de science et religieux, il appartient au même vaste espace intellectuel catholique que Balthasar.


🌠 Regiomontanus : l’astronome qui prépara Copernic

Ici, le lien est surtout germanique et humaniste : transmission des textes, mathématiques, passage entre traditions intellectuelles et naissance d’une nouvelle culture savante européenne.


Raban Maur, l’homme qui voulut tout comprendre pour mieux croire

C’est probablement le rapprochement germanique le plus intéressant : Raban Maur rassemble, organise et transmet un héritage culturel immense, exactement dans cette fonction de passeur du savoir chrétien que Balthasar exercera douze siècles plus tard.


Sources

  • Fondation Balthasar & Speyr, biographie détaillée et activité de traducteur, éditeur et fondateur du Johannes Verlag.

  • Benoît XVI, message pour le centenaire de la naissance de Hans Urs von Balthasar, 2005.

  • Communio, biographie et bibliographie de son cofondateur.

  • Johannes Verlag, présentation de son œuvre éditoriale.






Commenter et s’abonner

Dans l’histoire du savoir, les traducteurs et les éditeurs ne sont-ils pas parfois aussi importants que les auteurs qu’ils transmettent ?

Partagez votre avis et abonnez-vous à Cogito Ergo Credo.




Commentaires