Mathématicien, juriste, philosophe et astronome mort le 11 août 1464, il utilisa la géométrie pour penser Dieu et imagina un cosmos sans centre fixe avant Copernic
Résumé en latin ecclésiastique
Nicolaus Cusanus, cardinalis, iuris peritus, philosophus et mathematicus, die undecimo Augusti anno MCDLXIV obiit. Geometria ad cognitionis limites explicandos usus est atque universum sine centro immobili cogitavit, astronomiam, mathematicam et theologiam novo modo coniungens.
Le fils d’un batelier devenu cardinal
Nicolas naquit à Kues, sur la Moselle, en 1401.
Son père Johann Krebs était un batelier ou marchand relativement prospère, et non le pauvre pêcheur que certaines biographies romantiques ont parfois imaginé.
Nicolas étudia à Heidelberg puis à Padoue.
Il y obtint en 1423 un doctorat en droit canonique.
À Padoue, il fréquenta un milieu intellectuel où se rencontraient droit, médecine, mathématiques et humanisme, notamment autour de Paolo Toscanelli.
Il devint ensuite prêtre, diplomate pontifical, cardinal et évêque de Brixen.
Mais son activité ecclésiastique ne l’empêcha jamais de travailler sur les mathématiques, la cosmologie et les instruments de connaissance.
Savoir que l’on ne sait pas
Son ouvrage le plus célèbre, De docta ignorantia, paraît en 1440.
Son titre peut être traduit par « la docte ignorance » ou « l’ignorance savante ».
L’idée centrale est paradoxale : plus l’intelligence progresse, plus elle comprend que la vérité infinie dépasse ses capacités de mesure.
Nicolas illustre cette idée par les mathématiques.
Un polygone inscrit dans un cercle peut multiplier indéfiniment ses côtés et ressembler toujours davantage au cercle.
Il ne devient pourtant jamais exactement le cercle.
De la même manière, la connaissance humaine peut s’approcher du vrai sans jamais posséder parfaitement l’infini.
Les mathématiques comme école de modestie
Pour Nicolas, les mathématiques possèdent une certitude exceptionnelle parce que leurs objets sont construits par l’esprit humain.
Il utilise lignes, cercles, triangles et rapports numériques non seulement pour résoudre des problèmes géométriques, mais aussi comme modèles du fonctionnement même de notre pensée.
La géométrie devient ainsi un outil philosophique.
Elle apprend simultanément la précision et la limite.
Le problème du cercle
Nicolas consacra plusieurs textes à la quadrature du cercle.
Ses solutions ne correspondent pas aux critères des mathématiques modernes et certaines furent réfutées.
Leur intérêt historique tient davantage à sa volonté d’explorer les rapports entre courbe, droite, fini et infini.
Son imagination mathématique nourrit directement sa métaphysique.
Et si la Terre n’était pas immobile ?
La cosmologie médiévale héritée d’Aristote et de Ptolémée plaçait normalement la Terre immobile au centre du cosmos.
Nicolas bouleverse cette représentation.
Il affirme que l’univers ne possède pas de centre physique absolu comparable au centre d’une sphère parfaitement fermée.
La Terre ne doit donc plus être traitée comme le point fixe privilégié de toute la création.
Il attribue également un mouvement à la Terre.
Certaines biographies présentent ces idées comme une anticipation directe de Copernic. MacTutor va jusqu’à résumer sa pensée en disant qu’il soutenait le mouvement terrestre autour du Soleil, mais ses conceptions restent beaucoup plus spéculatives et philosophiques que le modèle mathématique que Copernic développera au XVIᵉ siècle.
Nicolas de Cues n’est donc pas « Copernic avant Copernic ».
Mais il contribue à rendre pensable un univers où la Terre n’occupe plus une position absolument centrale.
Un univers sans bord simple
Sa cosmologie remet également en cause l’idée d’un cosmos parfaitement clos par une dernière sphère.
Il imagine un univers dont les limites ne peuvent être assignées simplement.
Aucun observateur ne peut donc prétendre occuper le centre absolu du réel.
Cette idée s’accorde profondément avec sa théorie de la connaissance : notre point de vue est toujours situé, relatif et incomplet.
Les instruments du cardinal
Nicolas ne se contentait pas de spéculer.
En 1444, il acquit plusieurs ouvrages d’astronomie ainsi que des globes célestes, un astrolabe et d’autres instruments d’observation.
Certains de ces objets sont encore conservés dans sa bibliothèque de Kues.
Il s’intéressa également aux mesures, aux balances et aux possibilités d’utiliser la quantification dans l’étude du monde naturel.
Peser pour connaître
Dans son dialogue Idiota de staticis experimentis, Nicolas imagine diverses expériences reposant sur la balance.
Il propose de comparer des poids, des liquides et des matériaux afin d’obtenir des connaissances qui ne reposent pas uniquement sur l’autorité des textes.
Ces réflexions sont souvent citées comme un signe de l’importance croissante de la mesure quantitative à la veille de la Renaissance scientifique.
Il ne s’agit pas encore de la méthode expérimentale moderne au sens strict.
Mais l’idée que mesurer peut corriger ou enrichir la spéculation théorique est clairement présente.
Médecine et mesure du pouls
Nicolas envisage également l’usage de mesures temporelles pour comparer le pouls.
L’objectif est remarquable : transformer une impression qualitative du médecin en donnée susceptible de comparaison.
Même si ses propositions restent rudimentaires, elles témoignent du même désir de rendre les phénomènes quantifiables.
Chercher des manuscrits comme on cherche des données
Sa curiosité scientifique s’étendait aussi à la philologie.
À Cologne, il travailla sur les sources historiques et montra notamment que la fameuse Donation de Constantin ne pouvait appartenir à l’époque où elle prétendait avoir été rédigée.
Il découvrit également des manuscrits de Pline et de Plaute.
La critique des textes et l’étude du ciel relèvent ici d’une même attitude : vérifier, comparer et ne pas se satisfaire d’une autorité simplement répétée.
Le cardinal de la concorde
Nicolas resta pourtant profondément homme d’Église.
Il participa aux débats du concile de Bâle, fut envoyé à Constantinople pour travailler à la réunion des Églises grecque et latine, puis devint cardinal et légat pontifical.
Après la chute de Constantinople, il écrivit également sur la possibilité d’une paix entre religions.
Sa passion pour l’unité se retrouve jusque dans sa pensée mathématique : comprendre comment la diversité peut être pensée sans détruire l’unité.
Mort le 11 août
Nicolas de Cues mourut à Todi le 11 août 1464, alors qu’il voyageait dans les États pontificaux.
Son corps fut enterré à Rome, dans son église titulaire de Saint-Pierre-aux-Liens.
Son cœur fut envoyé à Kues, où il repose dans l’hospice qu’il avait fondé et où sa bibliothèque est encore conservée.
Pourquoi appartient-il à Cogito Ergo Credo ?
Difficile d’imaginer un candidat plus direct :
cardinal de l’Église catholique ;
docteur en droit ;
mathématicien ;
géomètre ;
philosophe de la connaissance ;
astronome ;
collectionneur d’instruments scientifiques ;
promoteur de la mesure ;
penseur du mouvement de la Terre ;
critique des modèles cosmologiques trop rigides ;
utilisateur systématique des mathématiques en théologie.
Nicolas de Cues illustre surtout une idée essentielle : la science commence parfois lorsque l’on accepte que son propre point de vue n’est pas le centre du monde.
Note culturelle
Son nom possède de nombreuses formes :
Nicolas de Cues en français ;
Nikolaus von Kues en allemand ;
Nicolaus Cusanus en latin ;
Niccolò Cusano en italien ;
Nicholas of Cusa en anglais.
Le mot Cusanus signifie simplement « de Cues/Kues ».
Son nom propre est donc devenu presque un adjectif géographique, comme celui de nombreux savants médiévaux.
Sources
Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Nicolaus Cusanus ».
MacTutor History of Mathematics, biographie et travaux mathématiques de Nicolas de Cues.
Catholic Encyclopedia, notice historique.
Pour aller plus loin
Eusebio Kino, le jésuite qui cartographia le désert en regardant les étoiles
Deux hommes d’Église pour lesquels observer le ciel modifie concrètement la représentation de la Terre.
Matteo Ricci, le missionnaire qui entra en Chine par les mathématiques
Ricci utilisera plus tard la géométrie et la cartographie comme langage de rencontre entre cultures.
Francesco Maria Grimaldi — Le jésuite qui a découvert que la lumière déborde
Une autre étape de l’histoire catholique des mathématiques appliquées à la compréhension physique du monde.
Edith Stein, la philosophe qui fit de l’empathie une science de l’autre
Stein rejoint Nicolas sur une question fondamentale : jusqu’où une intelligence finie peut-elle accéder à une réalité qui lui demeure toujours partiellement extérieure ?
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Le progrès scientifique commence-t-il parfois moins par une nouvelle réponse que par la découverte que la question ancienne était construite autour d’un faux centre ?
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