Au XIIe siècle, il ne voulait pas seulement raconter les événements : il voulait comprendre ce qu’ils signifiaient
Bienheureux Othon de Freising, évêque, cistercien et historien
Vers 1112-1158
Mort le 22 septembre 1158
Note liturgique : Nominis le place parmi les commémorations du 22 septembre, date de sa mort ; le propre cistercien moderne le commémore le 7 septembre.
📜 Résumé latin
Beatus Otto Frisingensis, episcopus et monachus Cisterciensis, inter praecipuos historicos saeculi duodecimi numeratur. Lutetiae studiis philosophicis et theologicis imbutus, historiam universalem in opere De duabus civitatibus interpretari conatus est, doctrina sancti Augustini ductus. Non satis habuit res gestas enumerare: causas, ordinem atque sensum temporum investigavit. Ita chronista simul et philosophus historiae factus est.
⚡ Un historien qui ne voulait pas seulement raconter
Au Moyen Âge, les chroniques abondent.
On note les règnes.
Les batailles.
Les famines.
Les décès des princes.
Les conciles.
Mais Othon de Freising veut davantage.
Il veut savoir comment les événements s’enchaînent et quel sens ils peuvent prendre dans une vision globale de l’histoire.
Voilà pourquoi il occupe une place assez exceptionnelle dans l’historiographie médiévale.
Son œuvre majeure porte un titre révélateur :
Historia de duabus civitatibus, « Histoire des deux cités ».
L’influence d’Augustin est évidente.
Mais Othon ne se contente pas de recopier La Cité de Dieu.
Il essaie d’utiliser cette architecture philosophique pour comprendre son propre siècle.
👑 Né au milieu des puissants
Othon naît vers 1111 ou 1112 dans l’une des familles les plus importantes d’Europe centrale.
Son père est Léopold III d’Autriche, lui-même vénéré comme saint.
Sa mère, Agnès, est fille de l’empereur Henri IV.
Par elle, Othon est apparenté directement aux Hohenstaufen et devient notamment demi-frère du futur roi Conrad III et oncle de Frédéric Barberousse.
Autrement dit, il ne regarde pas la grande politique depuis une bibliothèque complètement isolée.
Il connaît personnellement ceux qui la font.
Cette proximité donnera à ses œuvres une valeur documentaire considérable.
🎓 Paris, laboratoire intellectuel du XIIe siècle
Othon part étudier à Paris.
La ville n’a pas encore l’université pleinement organisée que nous associerons au XIIIe siècle, mais elle devient déjà l’un des grands centres intellectuels de l’Occident.
La dialectique s’y développe.
Aristote revient progressivement au centre des discussions.
Les écoles parisiennes attirent des étudiants de toute l’Europe.
Les traditions anciennes font d’Othon un auditeur possible de maîtres comme Gilbert de la Porrée, et peut-être d’autres grandes figures de la première scolastique.
Cette formation explique beaucoup de choses.
Othon n’apprend pas seulement à accumuler des informations.
Il apprend à les organiser conceptuellement.
🧠 Aristote arrive dans le nord des Alpes
L’une des dimensions les plus intéressantes d’Othon est son rapport à la philosophie aristotélicienne.
Le XIIe siècle voit réapparaître en Occident latin une partie croissante de la logique d’Aristote.
Othon contribue à faire connaître ces nouveaux instruments intellectuels dans le monde germanique. Une tradition historiographique le présente même comme l’un des premiers à y diffuser la « nouvelle logique » aristotélicienne.
Attention toutefois : il ne faut pas transformer Othon en annonciateur solitaire d’Aristote.
Cette redécouverte est un immense mouvement collectif de traductions, d’écoles et de commentaires.
Mais Othon appartient incontestablement à cette génération qui découvre qu’on peut appliquer de nouveaux outils rationnels à la théologie, à la politique et à l’histoire.
🌲 Puis l’étudiant devient cistercien
Sur le chemin du retour, événement inattendu.
Othon entre à l’abbaye cistercienne de Morimond, en Champagne.
Plusieurs nobles qui l’accompagnent font de même.
Le jeune aristocrate formé à Paris choisit donc une vie monastique particulièrement exigeante.
Il devient rapidement abbé.
Puis, vers 1137-1138, il est nommé évêque de Freising, en Bavière.
Il gardera pourtant l’habit et la sensibilité cistercienne.
Sa vie va désormais réunir presque tout ce que le XIIe siècle peut offrir : monastère, cour impériale, philosophie, épiscopat, diplomatie, croisade et écriture de l’histoire.
📖 Les deux cités
Son Historia de duabus civitatibus couvre l’histoire du monde depuis ses origines jusqu’à son époque.
Mais Othon ne veut pas simplement aligner les événements.
Il reprend à Augustin l’idée des deux cités : la cité de Dieu et la cité terrestre, dont les membres et les logiques se mêlent au cours de l’histoire.
Cela lui permet de poser une question essentielle :
qu’est-ce qu’un événement signifie à l’intérieur d’un mouvement historique beaucoup plus vaste ?
Il cherche donc une architecture.
Les empires naissent.
Grandissent.
Se divisent.
Disparaissent.
L’Église traverse ces transformations.
Le pouvoir politique et le pouvoir religieux se confrontent, coopèrent ou se confondent.
Othon cherche à comprendre ce mouvement.
🕰️ L’histoire devient presque une philosophie
Voilà pourquoi on peut parler à son sujet de philosophie de l’histoire.
L’historien ordinaire demande :
« Que s’est-il passé ? »
Othon ajoute :
« Comment cet événement s’intègre-t-il dans le devenir général du monde ? »
La nuance est énorme.
Pour lui, les faits ne possèdent pas seulement une chronologie.
Ils possèdent des relations.
Des causes.
Des conséquences.
Et, dans sa perspective chrétienne, une orientation providentielle.
L’historien devient donc interprète.
C’est puissant.
Et dangereux.
Car donner un sens à l’histoire peut également conduire à lui imposer un système trop rigide.
🔍 Peut-on être objectif lorsqu’on cherche un sens ?
Voilà une question très moderne que pose Othon sans le vouloir.
Aucun historien n’arrive devant ses sources sans idées préalables.
Othon, lui, annonce clairement les siennes.
Il croit à la Providence.
Il lit Augustin.
Il appartient à l’Église.
Il est lié à la famille impériale.
Tout cela influence sa manière d’écrire.
Mais précisément parce que son cadre interprétatif est visible, le lecteur peut l’étudier.
L’historiographie moderne cherchera d’autres méthodes.
Critique des sources.
Comparaison documentaire.
Archéologie.
Statistique.
Mais elle n’éliminera jamais complètement la question de l’interprétation.
Les faits ne s’assemblent pas tout seuls pour devenir une histoire.
Quelqu’un les choisit et les relie.
⚔️ L’historien entre dans son propre récit
En 1147, Othon accompagne son demi-frère Conrad III lors de la deuxième croisade.
L’expédition tourne au désastre.
Une grande partie du contingent auquel il appartient est anéantie en Anatolie et Othon revient après de lourdes épreuves.
Voilà un historien placé dans une situation étrange.
Il n’étudie plus simplement une catastrophe.
Il la vit.
Son regard sur le monde ne peut évidemment pas en sortir indemne.
L’histoire universelle n’est soudain plus une succession de règnes écrits dans un manuscrit.
Elle peut tuer vos compagnons autour de vous.
👑 Écrire Barberousse
Othon entreprend également les Gesta Friderici imperatoris, consacrés à son neveu Frédéric Ier Barberousse.
Il possède ici un accès privilégié aux milieux impériaux.
Son œuvre est donc une source majeure pour les premières années du règne.
Mais là encore, la proximité constitue à la fois une force et une faiblesse.
Othon connaît mieux son sujet que beaucoup d’autres.
Il lui est aussi personnellement lié.
L’historien moderne pose immédiatement la question :
peut-on écrire librement l’histoire de sa propre famille politique ?
Le problème n’a évidemment pas disparu.
✍️ Quand l’auteur meurt avant son livre
Othon ne termine pas entièrement les Gesta Friderici.
Après sa mort, son secrétaire Rahewin poursuit l’œuvre.
Cette continuité rappelle une caractéristique fréquente de la culture médiévale : le livre n’est pas toujours conçu comme une propriété fermée d’un auteur unique.
Un texte peut être continué.
Complété.
Copié.
Remanié.
Le savoir est aussi affaire de chaîne.
L’auteur produit une étape.
D’autres prennent le relais.
🏛️ Histoire ou théologie ?
À nos yeux, l’ouvrage d’Othon mélange constamment des domaines que nous avons appris à séparer.
Histoire.
Théologie.
Philosophie.
Politique.
Pour lui, cette séparation aurait probablement eu peu de sens.
Si Dieu agit dans l’histoire, comprendre l’histoire suppose nécessairement une réflexion théologique.
Si les empires obéissent à certaines dynamiques politiques, la philosophie doit également intervenir.
Othon travaille donc dans un monde intellectuel où une seule question peut mobiliser plusieurs disciplines à la fois.
🔬 Et que reste-t-il pour l’historien moderne ?
Beaucoup.
Même lorsque nous ne partageons plus le cadre providentialiste d’Othon, ses œuvres restent précieuses.
Elles documentent son époque.
Elles montrent comment un intellectuel du XIIe siècle construit une explication historique.
Elles permettent d’étudier la perception médiévale du pouvoir impérial, de l’Église, des croisades et du temps.
Et elles posent une question qui demeure intacte :
l’histoire possède-t-elle un sens, ou sommes-nous ceux qui lui en donnons un ?
✝️ Cogito
Othon est particulièrement intéressant pour Cogito Ergo Credo parce qu’il ne considère pas la foi comme une raison d’arrêter de réfléchir.
Au contraire.
Sa foi l’oblige à réfléchir davantage sur la cohérence du temps.
Il peut se tromper.
Son système peut nous paraître trop théologique.
Certaines de ses informations sont discutables.
Mais son ambition intellectuelle demeure impressionnante.
Raconter les événements ne lui suffit pas.
Il veut comprendre pourquoi ils forment une histoire.
🎭 Note culturelle
Othon possède presque le profil impossible d’un personnage de roman médiéval.
Fils de saint.
Petit-fils d’empereur.
Oncle de Barberousse.
Étudiant parisien.
Cistercien.
Abbé.
Évêque.
Croisé.
Diplomate.
Historien.
Et malgré tout cela, ce sont finalement ses livres qui nous permettent encore de l’entendre.
Le pouvoir de ses parents a disparu.
Son diocèse a changé.
L’Empire lui-même a disparu.
Le manuscrit, lui, parle toujours.
📚 Pour aller plus loin
Bède le Vénérable : le moine qui donna une mémoire chrétienne à l’Europe
Bède écrit l’histoire pour conserver la mémoire d’un peuple chrétien ; Othon cherche quelques siècles plus tard à inscrire toute l’histoire dans une architecture philosophique.
Isidore de Séville : l’évêque encyclopédiste du savoir universel
Deux évêques érudits, deux ambitions différentes : Isidore organise les connaissances, Othon organise le temps.
Saint Ennode de Pavie : l’évêque qui transmit les lettres antiques au Moyen Âge
Pour poursuivre l’histoire de ces évêques pour lesquels transmettre la culture faisait partie du service de l’Église.
📚 Sources
La Catholic Encyclopedia fournit les principaux repères biographiques et une présentation détaillée de ses deux grandes œuvres historiques.
La New Catholic Encyclopedia souligne notamment l’importance de sa philosophie de l’histoire, son rapport à Augustin et sa connaissance de la nouvelle logique aristotélicienne.
Nominis inscrit le bienheureux Othon parmi les figures du 22 septembre, tandis que le calendrier cistercien propre utilise le 7 septembre.
💬 Et vous ?
L’histoire peut-elle réellement avoir un sens général, ou l’historien doit-il se contenter d’établir les faits et leurs causes immédiates ?
Othon posait cette question au XIIe siècle.
Nous n’avons toujours pas vraiment fini d’y répondre.
🔔 S’abonner à Cogito Ergo Credo
Cogito Ergo Credo explore les rencontres entre foi, science, philosophie, histoire et transmission du savoir.
Aujourd’hui, la question est vertigineuse :
raconter le passé suffit-il, ou faut-il aussi essayer de le comprendre ?
Commentaires
Enregistrer un commentaire