📜 Saint Paphnuce d’Égypte : le témoin de Nicée qui pose un problème aux historiens

 

Un œil perdu, un concile célèbre et une histoire de célibat qu’il faut vérifier



✝️ Résumé en latin ecclésiastique

Sanctus Paphnutius, episcopus Aegyptius et confessor fidei, persecutionibus graviter afflictus esse traditur. Socrates Scholasticus, saeculo quinto scribens, narrat eum in Concilio Nicaeno contra legem nimis severam de continentia clericorum intervenisse. Historicitas tamen huius narrationis inter eruditos disputatur. Exemplum Paphnutii nos monet fontes antiquos diligenter examinare atque traditionem, testimonium historicum et interpretationem recte distinguere.


Certaines histoires sont tellement belles qu’on finit par oublier de demander d’où elles viennent.

Celle de saint Paphnuce en est un excellent exemple.

Évêque égyptien, ascète et confesseur de la foi, Paphnuce aurait subi les persécutions du début du IVe siècle. Une tradition ancienne rapporte qu’il perdit un œil pendant les persécutions et que l’empereur Constantin, impressionné par ce témoin mutilé pour sa foi, lui témoignait un respect particulier.

Puis vient l’épisode qui l’a rendu célèbre.

Nous sommes en 325, au concile de Nicée.

Et Paphnuce aurait changé le cours d'un débat sur le mariage des prêtres.

Du moins, c’est ce qu’affirme une source écrite plus d’un siècle après les faits.


🏛️ Nicée : que s’est-il réellement passé ?

Selon Socrate le Scolastique, historien ecclésiastique du Ve siècle, certains évêques réunis à Nicée auraient voulu imposer aux évêques, prêtres et diacres déjà mariés l’abstinence conjugale.

Paphnuce se serait alors levé.

Lui-même ascète et célibataire, il aurait pourtant défendu la dignité du mariage. Il aurait estimé qu’il ne fallait pas imposer aux clercs mariés avant leur ordination de se séparer de leurs épouses.

Socrate affirme que l’assemblée suivit son conseil.

Sozomène, autre historien du Ve siècle, rapporte ensuite sensiblement le même récit.

L’histoire est remarquable.

Mais il y a un problème.


🔎 La méthode historique entre en scène

Socrate écrit son Histoire ecclésiastique environ un siècle après Nicée.

Or les documents contemporains conservés du concile ne racontent pas cette intervention.

Le fameux canon 3 de Nicée traite bien des femmes pouvant habiter avec des clercs, mais il ne raconte absolument pas l’intervention de Paphnuce.

Plus gênant encore, l’historicité même de l'épisode a fait l’objet d’une longue controverse entre historiens.

Certains spécialistes anciens l’ont défendu.

D’autres l’ont considéré comme une construction tardive.

Une étude historique publiée sous l’autorité de la Congrégation pour le clergé va jusqu’à qualifier le récit de Paphnuce de mythe sans fondement historique.


🧩 Alors, vrai ou faux ?

Voilà précisément pourquoi Paphnuce mérite sa place dans Cogito Ergo Credo.

L’historien ne doit pas choisir une version parce qu’elle correspond à ce qu’il aimerait démontrer.

Il pose plusieurs questions :

Quelle est la source la plus ancienne ?

Combien de temps sépare-t-elle de l’événement ?

Dispose-t-elle de sources indépendantes ?

Les documents contemporains confirment-ils le récit ?

Le silence des autres sources est-il significatif ?

Dans le cas de Paphnuce, les réponses ne permettent pas de transformer tranquillement l’anecdote en procès-verbal du concile.

On peut écrire :

« Socrate le Scolastique rapporte que Paphnuce intervint à Nicée. »

On devrait éviter :

« Paphnuce empêcha le concile de Nicée d’imposer le célibat des prêtres. »

La différence semble minuscule.

Elle sépare pourtant la source de l’événement.


📚 Quand une tradition devient un argument

L’affaire devint d’autant plus importante que le récit de Paphnuce fut ensuite utilisé dans les controverses sur le célibat ecclésiastique.

Les défenseurs de différentes disciplines ecclésiastiques pouvaient être tentés de faire du vieil évêque égyptien leur témoin.

C’est précisément à cet endroit que l’histoire devient passionnante.

Une anecdote du Ve siècle sur un concile du IVe siècle devient, des siècles plus tard, une pièce dans un débat ecclésiologique.

L’historien doit alors effectuer le mouvement inverse :

remonter des controverses vers les sources.


🧠 Croire n’interdit pas de vérifier

Il y a ici une leçon particulièrement adaptée à Cogito Ergo Credo.

Faire de la critique historique ne signifie pas attaquer la tradition chrétienne.

Au contraire.

Cela consiste à distinguer :

ce que nous savons ;

ce qu’une source ancienne affirme ;

ce qu’une tradition a développé ;

et ce que nous ne pouvons plus établir avec certitude.

La foi n’a rien à gagner à transformer chaque tradition en certitude documentaire.

Et l’histoire n’a rien à gagner à rejeter une tradition simplement parce qu’elle est hagiographique.

Entre crédulité et scepticisme existe une troisième voie :

examiner les preuves.


✨ La phrase de Cogito

Une tradition peut transmettre une vérité spirituelle sans constituer pour autant un procès-verbal historique.


📚 Sources

Socrate le Scolastique, Histoire ecclésiastique, I, 11 : c’est la source fondamentale du récit de l’intervention de Paphnuce sur la continence des clercs.

Sozomène, Histoire ecclésiastique, I, 23 : reprend l’épisode et affirme également que le concile suivit le conseil de Paphnuce.

Acta Sanctorum, 11 septembre, dossier consacré à Paphnuce : particulièrement intéressant parce que les Bollandistes discutent déjà la crédibilité du récit transmis par Socrate et Sozomène.

Congrégation pour le clergé, étude historique sur le célibat sacerdotal : présente une position critique moderne particulièrement nette sur l’historicité de l'épisode.



📚 Pour aller plus loin

💬 Et vous ?

Une tradition rapportée plus d’un siècle après un événement doit-elle être considérée comme probablement vraie tant qu’on ne l’a pas réfutée, ou comme incertaine tant qu’on ne peut pas la confirmer ?

Et surtout : la critique historique fragilise-t-elle la foi, ou permet-elle au contraire d’éviter de lui faire dire ce que les sources ne disent pas ?

Dites-le en commentaire.


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