4 octobre : de saint François à Léon XIV, huit siècles d’écologie chrétienne

 

Du Cantique des créatures à l’écologie intégrale, comment l’Église a progressivement formulé une théologie de la sauvegarde de la Création




✠ Summarium Latine Ecclesiastico

Sanctus Franciscus Assisiensis, qui ante octingentos annos ad Dominum transiit, creaturas non ut res solum homini utiles, sed ut opera Dei contemplabatur atque cum eis Creatorem laudabat. Haec spiritualis intuitio, per saecula in traditione christiana servata, aetate nostra clarius in doctrina sociali Ecclesiae explicata est. Paulus VI de periculo calamitatis oecologicae iam anno MCMLXX monuit; Ioannes Paulus II Franciscum patronum cultorum oecologiae declaravit atque conversionem oecologicam postulavit; Benedictus XVI oecologiam naturae cum oecologia humana coniunxit; Franciscus doctrinam oecologiae integrae in Litteris encyclicis Laudato si’ explicavit. Leo XIV hanc hereditatem prosequitur, curam creationis cum pace, dignitate humana et conversione cordis coniungens. Ita tutela creationis non est accessoria fidei christianae, sed ex fide in Deum Creatorem oritur.


Le 4 octobre 2026 possède une signification particulière. L’Église célèbre saint François d’Assise huit cents ans après sa mort. Son Transitus eut lieu dans la soirée du 3 octobre 1226 à la Portioncule et sa fête liturgique est célébrée le lendemain. Huit siècles plus tard, celui qui appelait le soleil son frère et la terre sa sœur demeure au centre de la réflexion catholique sur notre rapport au monde créé.

Pour autant, faire de François un « écologiste » au sens contemporain serait anachronique. Il ne connaissait évidemment ni le changement climatique, ni la biodiversité, ni les débats sur les énergies fossiles. Son intuition est d'abord théologique. Le soleil, l'eau, le feu et les animaux ne sont pas sacrés en eux-mêmes : ils sont des créatures qui renvoient au Créateur. François ne divinise pas la nature. Il la désenchante même de toute tentation païenne en la faisant entrer dans une fraternité fondée sur un Père commun.

François d’Assise : la Création devient une louange

Le célèbre Cantique des créatures, composé vers la fin de sa vie, constitue sans doute l'expression la plus lumineuse de cette spiritualité. « Frère Soleil », « sœur Lune », « sœur Eau », « frère Feu » et « notre sœur mère la Terre » ne sont pas placés au niveau de Dieu. Tous louent Dieu.

C'est une distinction essentielle pour comprendre l'écologie chrétienne. Le christianisme n'adore pas la nature. Il refuse cependant de la considérer comme une matière sans signification dont l'homme pourrait disposer arbitrairement. La création est reçue avant d'être exploitée. L'homme peut la travailler, l'utiliser et la transformer, mais précisément parce qu'elle lui est confiée et non parce qu'il en serait le propriétaire absolu.

François exprime cette attitude avec la force de la poésie et de la contemplation. Sa pauvreté volontaire joue également un rôle. Celui qui refuse d'accumuler apprend à recevoir les choses comme des dons. Sa relation aux pauvres, aux animaux et à la nature procède ainsi d'une même conversion du regard.

L’Église n’a pas attendu Laudato si’

Il faut cependant attendre le XXe siècle pour que l'Église commence à employer explicitement le langage moderne de l'écologie.

Dès le 16 novembre 1970, Paul VI prononce devant la FAO un discours étonnamment actuel. Il constate la pollution de l'air et de l'eau et avertit que la dégradation accélérée de l'environnement pourrait conduire à une véritable « catastrophe écologique ». Il ajoute une formule qui deviendra presque un leitmotiv de l'enseignement pontifical : « tout se tient ».

Le propos est important. Quinze ans avant que l'écologie ne devienne un thème politique majeur dans de nombreux pays, le pape ne considère déjà plus les atteintes à l'environnement comme une simple question technique. Elles posent une question morale : quel usage l'homme doit-il faire de la puissance que lui donnent la science, l'industrie et l'économie ?

1979 : Jean-Paul II fait de François le patron de l’écologie

Une étape décisive est franchie le 29 novembre 1979. Par la lettre apostolique Inter sanctos, Jean-Paul II proclame officiellement saint François d'Assise patron céleste de ceux qui s'occupent d'écologie.

Le pape justifie cette décision par l'attitude de François envers la nature, qu'il regardait comme un don merveilleux de Dieu à l'humanité, et par le Cantique des créatures.

Dix ans plus tard, pour la Journée mondiale de la paix de 1990, Jean-Paul II développe considérablement cette intuition dans un texte intitulé La paix avec Dieu Créateur, la paix avec toute la création. La responsabilité écologique du chrétien y découle directement de sa foi en Dieu créateur. La paix avec la nature est inséparable de la paix avec Dieu et de la paix entre les hommes.

En 2001, Jean-Paul II va plus loin encore en parlant explicitement de « conversion écologique ». Le mot aura une longue postérité. Le problème écologique n'est donc plus seulement extérieur à l'homme. Il exige une transformation du comportement, du désir et de la manière d'habiter le monde.

Cette doctrine entre également dans le Catéchisme de l'Église catholique. Celui-ci rappelle que la domination confiée à l'homme sur les êtres vivants « n'est pas absolue » et qu'elle doit tenir compte de la qualité de vie du prochain et des générations futures. Il condamne également les souffrances inutilement infligées aux animaux.

Benoît XVI : impossible de séparer écologie naturelle et écologie humaine

Benoît XVI reprend cet héritage mais lui donne une formulation qui lui est propre : l'écologie humaine.

Dans Caritas in veritate en 2009, il affirme que l'Église a une responsabilité envers la création et doit la faire valoir publiquement. Mais il refuse de dissocier la protection de l'environnement de la protection de l'homme. Pour Benoît XVI, le respect de la nature, la dignité de la personne, la justice sociale, la défense de la vie et la responsabilité envers les générations futures appartiennent à une même conception morale du monde.

Cette position permet d'éviter deux excès opposés. La nature ne peut être réduite à un réservoir de matières premières livré aux intérêts économiques immédiats. Mais elle ne doit pas davantage être placée au-dessus de la personne humaine. L'homme appartient à la création tout en y occupant une place particulière en tant qu'être responsable.

Nous retrouvons ici une continuité très nette avec François d'Assise : fraternité avec les créatures ne signifie jamais confusion entre l'homme, l'animal et Dieu.

François : de l’écologie à « l’écologie intégrale »

Avec le pape François, cette tradition prend une ampleur nouvelle.

Lorsqu'il publie l'encyclique Laudato si’ le 24 mai 2015, le titre lui-même reprend le début du Cantique des créatures. Saint François est présenté comme le modèle d'une écologie vécue dans l'harmonie avec Dieu, avec les autres hommes, avec la nature et avec soi-même.

Mais l'innovation principale de l'encyclique se trouve dans l'expression « écologie intégrale ».

« Tout est lié », répète François. L'environnement, l'économie, la pauvreté, la culture, l'urbanisme, le travail, la consommation et les relations sociales ne peuvent être étudiés séparément. La crise écologique et la crise sociale sont les manifestations différentes d'une crise plus profonde de notre manière de concevoir le développement et notre rapport aux autres.

Cette écologie intégrale n'abolit donc pas l'écologie humaine de Benoît XVI : elle l'élargit et l'insère dans une vision systémique. Elle reprend également l'idée de conversion écologique développée par Jean-Paul II.

Le 4 octobre 2023, date significative puisque c'est précisément la fête de saint François, le pape publie Laudate Deum. Huit ans après Laudato si’, il estime que les réponses apportées à la crise climatique demeurent insuffisantes et renouvelle son appel à agir. Dès les premières lignes, il revient une nouvelle fois au Poverello d'Assise et à son invitation à louer Dieu avec toutes les créatures.

Léon XIV : l’écologie franciscaine entre dans une nouvelle étape

L'élection de Léon XIV n'a pas interrompu cette évolution.

En septembre 2025, le nouveau pape inaugure à Castel Gandolfo le Borgo Laudato si’, projet lancé sous François pour mettre concrètement en œuvre les principes de l'écologie intégrale. Léon XIV y affirme que protéger l'œuvre de Dieu constitue une véritable vocation et un aspect important de l'expérience chrétienne.

Le 1er septembre 2026, à l'ouverture du Temps de la Création, Léon XIV revient explicitement à saint François. Il rappelle que cette période s'achève le 4 octobre, précisément au moment où l'Église commémore le huitième centenaire de la mort du Poverello. Le pape relie alors la contemplation de la création, la conversion écologique, la paix et la fraternité universelle.

Le lien est particulièrement intéressant. Chez Léon XIV, l'écologie n'est pas isolée dans une sorte de ministère spécialisé. Elle rejoint la question de la guerre, de la pauvreté et de la paix. Dans son message de 2026, il imagine même les ressources aujourd'hui consacrées aux armes réorientées vers le développement humain, la lutte contre la pauvreté et la sauvegarde de la création.

La continuité avec François d'Assise redevient alors évidente. Le saint du XIIIe siècle n'était pas seulement l'homme qui parlait aux oiseaux. Il était aussi celui qui embrassait les lépreux, choisissait la pauvreté et cherchait la paix jusque dans sa rencontre avec le sultan. La fraternité envers la création et la fraternité entre les hommes proviennent d'une même source.

Une doctrine catholique, pas une religion de la nature

L'écologie catholique possède donc une identité propre.

Elle ne repose pas d'abord sur la peur d'une catastrophe ni sur une idéologie politique. Elle commence par cette affirmation du Credo : « Je crois en Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre. »

Parce que le monde est créé, il n'est pas Dieu. Mais parce qu'il est créé par Dieu, il possède une valeur qui interdit de le traiter comme une chose dépourvue de sens.

Cette distinction protège simultanément contre deux tentations : la divinisation de la nature et son exploitation sans limites.

Elle explique aussi pourquoi l'Église parle d'écologie intégrale plutôt que d'une simple protection de l'environnement. Protéger la forêt en méprisant l'homme serait contradictoire. Défendre la dignité humaine tout en détruisant les conditions naturelles nécessaires à la vie le serait tout autant.

De frère Soleil au Borgo Laudato si’

Huit siècles séparent le Cantique des créatures de la messe célébrée par Léon XIV au Borgo Laudato si’.

Les mots ont changé. François d'Assise parlait de frère Soleil et de sœur Eau. Paul VI parlait de catastrophe écologique. Jean-Paul II de conversion écologique. Benoît XVI d'écologie humaine. François d'écologie intégrale. Léon XIV parle aujourd'hui d'une fraternité universelle inséparable de la sauvegarde de la Création.

Il ne s'agit pas d'une doctrine demeurée immobile pendant huit cents ans. Ce serait historiquement faux. Il existe plutôt une continuité qui s'est progressivement explicitée à mesure que de nouveaux problèmes sont apparus.

Et peut-être est-ce précisément ce que saint François peut encore rappeler aux chrétiens du XXIe siècle : nous ne sauverons pas la création simplement parce qu'elle nous est utile.

Nous la gardons parce qu'elle est d'abord un don.

Et un don conduit toujours vers Celui qui donne.


Pour aller plus loin

Léon XIV à Castel Gandolfo : la paix commence par l’écoute de l’autre
L'article revient notamment sur le Borgo Laudato si’, l'écologie intégrale et le lien entre sauvegarde de la création et paix. Lire l’article sur Actualités du pape Léon XIV

Léon XIV, le Jardinier de la Paix : un pontificat entre grâce, racines et horizons
Une première lecture de la place de la Création et du projet Laudato si’ dans le pontificat de Léon XIV. Lire l’article


Sources

Paul VI, discours à la FAO, 16 novembre 1970 : première mise en garde pontificale particulièrement explicite contre une « catastrophe écologique ».

Jean-Paul II, Inter sanctos, 29 novembre 1979 : proclamation de saint François comme patron céleste de ceux qui œuvrent dans le domaine de l'écologie.

Jean-Paul II, Message pour la Journée mondiale de la paix 1990 : La paix avec Dieu Créateur, la paix avec toute la création.

Jean-Paul II, audience générale du 17 janvier 2001 : développement de la notion de « conversion écologique ».

Catéchisme de l'Église catholique, §§ 2415-2418 : respect de l'intégrité de la création et responsabilité envers les animaux et les générations futures.

Benoît XVI, Caritas in veritate, 2009 : responsabilité envers la création et écologie humaine.

François, Laudato si’, 2015 : développement de la notion d'écologie intégrale.

François, Laudate Deum, 4 octobre 2023 : prolongement de Laudato si’ consacré particulièrement à la crise climatique.

Léon XIV, homélie pour la sauvegarde de la Création, 1er septembre 2026 : saint François, conversion écologique et huitième centenaire de sa mort.


💬 Et vous ?

Saint François d'Assise est souvent présenté comme le « saint de l'écologie ». Mais son message va beaucoup plus loin : sa relation à la nature naît d'abord de sa relation à Dieu. L'écologie chrétienne peut-elle apporter quelque chose d'original aux débats actuels ? N'hésitez pas à donner votre avis dans les commentaires.

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