François d’Assise : l’écologie chrétienne a-t-elle 800 ans ?

 Frère Soleil et sœur Terre




Le Cantique des créatures ne parle ni de climat ni de biodiversité. Pourtant, huit siècles après la mort de François d’Assise, sa vision de la nature continue d’interroger notre manière scientifique, philosophique et chrétienne d’habiter le monde

Cogito du 4 octobre : saint François d’Assise
1181/1182-1226
4 octobre 2026 : huitième centenaire de sa mort

📜 Résumé en latin ecclésiastique

Sanctus Franciscus Assisiensis creaturas non tamquam res separatas contemplatus est, sed tamquam fratres et sorores ab uno Creatore provenientes. In Cantico Creaturarum solem, lunam, aquam, ignem atque terram ad Dei laudem convocavit. Haec visio non est scientia oecologica sensu moderno, sed fundamentum praebet relationi inter hominem et naturam quae dominationem absolutam recusat et custodiam creationis postulat.

🧠 Cogito du 4 octobre

Peut-on appeler François d’Assise écologiste ?

La tentation est forte.

Il parle de frère Soleil, de sœur Lune, de frère Vent, de sœur Eau et de notre sœur mère la Terre. Jean-Paul II l’a proclamé patron des personnes qui s’occupent d’écologie en 1979. L’encyclique Laudato si’ emprunte son titre aux premiers mots de son Cantique des créatures. Et le 4 octobre marque aujourd’hui la clôture traditionnelle du Temps de la Création.

Mais répondre simplement « oui » serait commettre un anachronisme.

François ne possède aucune notion moderne d’écosystème, de biodiversité, d’effet de serre ou de changement climatique. Il ne pratique pas davantage les sciences naturelles.

Ce qu’il apporte est situé à un niveau antérieur : quelle relation l’homme entretient-il avec ce qui existe autour de lui ?

Et cette question-là précède toute politique écologique.

🌞 Un texte vieux de huit siècles

Le Cantique des créatures, également appelé Cantique de frère Soleil, fut composé principalement en 1225, à proximité de Saint-Damien. La famille franciscaine en a célébré le huitième centenaire en 2025.

La situation dans laquelle François compose ce texte mérite d’être rappelée. Il n’est pas un jeune poète parcourant joyeusement les prairies ombriennes avec des oiseaux sur les épaules.

Il est gravement malade et presque aveugle.

C’est pourtant à ce moment qu’il chante la lumière du soleil, la clarté des étoiles, l’eau, le feu et la terre.

Le contraste change profondément la lecture du texte. Le Cantique n’est pas la célébration naïve d’un homme à qui la nature aurait toujours été agréable. C’est le regard d’un malade presque privé de la vue qui continue à considérer le monde comme un don.

Les franciscains eux-mêmes soulignent qu’il était presque entièrement aveugle lorsqu’il composa le Cantique.

🌍 La Terre n’est pas Dieu

Il faut également éviter une autre erreur moderne : François n’est pas panthéiste.

Il n’adore ni le Soleil ni la Terre.

Toutes les créatures sont justement appelées frères et sœurs parce qu’elles ont un même Créateur. Elles ne sont pas divines ; elles renvoient à Dieu.

La distinction est fondamentale.

Dans une conception panthéiste, la nature et Dieu tendent à se confondre. Chez François, la créature reste créature. Le soleil est magnifique, mais il n’est pas Dieu. La terre nous nourrit, mais elle n’est pas une divinité.

Cette distinction permet paradoxalement une très forte proximité avec les choses créées. Si la Terre n’est pas Dieu, elle n’est pas non plus seulement un matériau neutre livré à notre volonté.

Elle est reçue.

🔬 François n’était donc pas un scientifique

Non.

Et il est important de le dire dans un blog consacré aux rapports entre foi et science.

On ne trouve chez François aucune théorie physique nouvelle, aucune méthode expérimentale et aucune classification du vivant. Il serait artificiel d’en faire un précurseur de Darwin, de Linné ou de l’écologie scientifique.

L’écologie comme science étudie les relations entre les êtres vivants et leur environnement. Le mot lui-même n’existera que plusieurs siècles après François.

Mais la science ne décide pas seule de la manière dont nous devons moralement utiliser ce qu’elle découvre.

Elle peut nous montrer qu’un milieu est fragile, qu’une espèce décline, qu’une ressource est limitée ou qu’une activité modifie le climat. La question suivante devient philosophique et morale : que devons-nous faire de ce savoir ?

C’est à ce second niveau que François redevient étonnamment contemporain.

🧍 L’homme est-il propriétaire de la création ?

Une certaine lecture simplifiée de la Genèse a parfois été résumée ainsi : Dieu aurait donné le monde à l’homme pour qu’il puisse en disposer selon son bon plaisir.

La tradition chrétienne est plus complexe.

Le pape François a consacré une grande partie de Laudato si’ à rappeler que la supériorité particulière accordée à l’être humain ne peut pas devenir le prétexte d’une « domination irresponsable ». Il insiste également sur l’interdépendance des créatures.

François d’Assise offre une image particulièrement forte de cette intuition.

On détruit plus difficilement ce que l’on considère comme un frère ou une sœur que ce que l’on considère seulement comme une ressource.

Évidemment, personne n’imagine que « sœur Eau » possède juridiquement les mêmes droits qu’un être humain. Le vocabulaire familial du Cantique n’est pas un traité de droit.

Il modifie cependant le regard.

L’eau cesse d’être uniquement quelque chose dont je peux disposer. Elle devient quelque chose que j’ai reçu avant même de pouvoir l’utiliser.

🐺 Et les animaux ?

L’image populaire de François parlant aux oiseaux et apprivoisant le loup de Gubbio a parfois transformé le saint en une sorte de protecteur médiéval des animaux.

La tradition franciscaine va pourtant plus loin qu’une simple affection sentimentale.

François perçoit une communauté d’origine : toutes les créatures sont issues de la volonté créatrice de Dieu. Leur valeur ne dépend donc pas exclusivement de leur utilité pour l’homme.

Cela ne signifie pas que le christianisme place l’homme, un loup, un chêne et une bactérie exactement sur le même plan ontologique ou moral.

Mais cela interdit de réduire toute valeur à l’utilité immédiate que nous pouvons tirer d’une chose.

La distinction est considérable.

🌱 De François à Laudato si’

C’est précisément pourquoi le pape François choisit en 2015 les mots du Poverello pour nommer son encyclique écologique : Laudato si’, « Loué sois-tu ».

L’encyclique reprend l’image franciscaine de la Terre comme sœur et mère et l’articule avec des connaissances contemporaines sur la pollution, le climat, la biodiversité, l’économie et la justice sociale.

Nous avons donc deux niveaux qu’il serait faux de confondre.

Au XIIIe siècle, François fournit une vision théologique de la relation à la création.

Au XXIe siècle, l’écologie scientifique fournit des données permettant de mesurer concrètement l’état des systèmes naturels.

La réflexion chrétienne contemporaine essaie de mettre les deux en dialogue.

La théologie ne remplace pas un thermomètre. Un modèle climatique n’explique pas davantage pourquoi nous aurions moralement le devoir de protéger les plus vulnérables.

🧠 Cogito : la science peut-elle nous dire ce que nous devons aimer ?

C’est peut-être ici que le cas de François devient véritablement intéressant pour Cogito ergo Credo.

La science peut établir que deux phénomènes sont liés. Elle peut mesurer, prévoir, comparer, quantifier.

Mais peut-elle nous obliger à aimer quelque chose ?

Supposons que nous sachions parfaitement qu’une forêt contient des milliers d’espèces et joue un rôle important dans un écosystème. Cette connaissance produit-elle automatiquement le désir de la protéger ?

Pas nécessairement.

On peut très bien connaître scientifiquement la valeur fonctionnelle d’un milieu et décider malgré tout que l’intérêt économique immédiat vaut davantage.

Il faut donc un passage entre connaître et vouloir.

François intervient précisément à cet endroit. Il ne donne pas davantage de données. Il propose un regard dans lequel la création cesse d’être extérieure à nous.

Le soleil devient frère.
L’eau devient sœur.
La terre devient mère.

Ce langage est poétique, mais sa conséquence philosophique est très concrète : je ne suis plus seul au centre du monde.

🕯 4 octobre 2026 : huit cents ans

Cette année donne au 4 octobre une force particulière.

François est mort dans la soirée du 3 octobre 1226 à la Portioncule. Sa fête fut fixée au lendemain, le 4 octobre.

La famille franciscaine célèbre donc en 2026 le huitième centenaire de sa mort.

Et Léon XIV a explicitement relié cette commémoration à la sauvegarde de la création. Lors de la messe du 1er septembre 2026, il rappelait que le Temps de la Création se terminerait le 4 octobre 2026, jour de la célébration de ce huitième centenaire.

Huit siècles après sa mort, François demeure ainsi au centre d’une question qu’il n’aurait évidemment jamais formulée dans notre vocabulaire scientifique :

comment l’homme peut-il utiliser la Terre sans se comporter comme s’il en était le propriétaire absolu ?

🌐 François contre la fausse opposition entre homme et nature

Il existe enfin un point qui mérite d’être souligné.

La pensée chrétienne franciscaine ne demande pas de choisir entre protéger l’homme et protéger la nature.

Léon XIV l’a encore rappelé en 2025 : la crise écologique manifeste une rupture dans les relations avec Dieu, le prochain et la terre.

Autrement dit, une écologie chrétienne cohérente ne peut pas aimer abstraitement une forêt tout en méprisant les hommes qui y vivent. Elle ne peut pas davantage défendre la dignité humaine tout en considérant l’environnement comme une réserve infinie à exploiter.

C’est pourquoi Laudato si’ parle d’écologie intégrale.

Tout est lié, non parce que tout serait identique, mais parce que rien n’existe complètement isolé.

💡 En conclusion

François d’Assise n’était pas écologiste au sens moderne.

Il était quelque chose de plus ancien : un homme pour qui le monde n’était pas une collection d’objets.

La science moderne nous permet de comprendre avec une précision dont il ne pouvait rêver les relations physiques, biologiques et climatiques qui unissent les êtres vivants.

François nous pose une autre question :

une fois que nous avons compris ces relations, quel type de relation voulons-nous nous-mêmes entretenir avec le monde ?

Huit cents ans après sa mort, son vocabulaire reste déconcertant de simplicité.

Frère Soleil.
Sœur Eau.
Notre mère la Terre.

La science explique comment elles fonctionnent.

François demande ce qu’elles sont pour nous.

📚 Pour aller plus loin

Laudato si’, texte intégral du Vatican

Léon XIV, messe pour la sauvegarde de la Création, 1er septembre 2026

Les 800 ans du Cantique des créatures, Ordre des Frères mineurs

Les centenaires franciscains 2023-2026

Cogito ergo Credo

🔎 Sources

Le Cantique des créatures a été composé principalement en 1225, alors que François était déjà gravement malade et presque aveugle. La famille franciscaine en a célébré le huitième centenaire en 2025, avant le huitième centenaire de la mort du saint en 2026.

Pour la réception contemporaine de sa vision de la création, les références principales sont Laudato si’, Laudate Deum et les interventions de Léon XIV consacrées à la sauvegarde de la création.

💬 Et vous ?

La science suffit-elle à nous convaincre de protéger la nature, ou faut-il aussi une philosophie, une morale ou une spiritualité qui nous apprenne pourquoi elle mérite d’être protégée ?

C’est précisément à cet endroit, entre ce que nous pouvons connaître et ce que nous décidons d’aimer, que Cogito ergo Credo cherche le dialogue entre raison et foi.

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