Laura Bassi : la physicienne que soutint un futur pape

 

À Bologne, une femme fit entrer Newton dans les amphithéâtres, avec l'appui d'un cardinal.




31 octobre — XVIIIe siècle — Époque des Lumières

En 1732, à Bologne, une jeune femme de vingt ans obtient un titre universitaire que presque aucune Européenne n'avait encore reçu. Son protecteur est le cardinal Prospero Lambertini, futur pape Benoît XIV. Mais Laura Bassi ne se contente pas de devenir une curiosité académique : elle s'impose comme une véritable physicienne, étudie la compression de l'air, l'hydraulique et l'électricité, et contribue à diffuser la science de Newton dans l'Italie catholique du XVIIIe siècle.

Summarium latinum : Laura Maria Catharina Bassi (1711–1778), physica et philosophiae naturalis magistra Bononiensis, inter primas feminas Europae cathedram universitariam obtinuit. Cardinalis Prosper Lambertini, postea Benedictus XIV papa, studia eius fovit atque dignitatem academicam sustentavit. Laura experimenta de aere, aquis, lumine et electricitate instituit, doctrinam Newtonianam tradidit atque scientias naturales in Italia promovit. Quamvis propter sexum impedimenta passa sit, ingenio, constantia et labore magnam inter doctos auctoritatem acquisivit.

La jeune femme qui impressionna les savants de Bologne

Le 17 avril 1732, une assemblée exceptionnelle se tient à Bologne. Dans une salle solennelle, devant les savants et les représentants des institutions de la ville, une jeune femme doit défendre publiquement ses connaissances en philosophie naturelle.

Elle a vingt ans. Son nom est Laura Maria Caterina Bassi.

Face à elle se trouvent des hommes habitués aux discussions savantes, aux raisonnements mathématiques et aux controverses philosophiques. La jeune candidate doit répondre à leurs objections avec la même rigueur qu'un étudiant expérimenté. Elle ne peut compter ni sur sa naissance ni sur la bienveillance du public : c'est la solidité de ses arguments qui sera jugée.

La séance est un succès. Ses quarante-neuf thèses et sa maîtrise des disciplines intellectuelles suscitent l'admiration. Quelques semaines plus tard, le 12 mai, l'université de Bologne lui décerne le doctorat en philosophie.

Un personnage a suivi avec une attention particulière les progrès de cette jeune savante : le cardinal Prospero Lambertini, archevêque de Bologne.

Huit ans plus tard, cet homme deviendra le pape Benoît XIV.

L'événement paraît aujourd'hui étonnant. Dans une ville appartenant aux États pontificaux, une femme accède aux honneurs universitaires avec le soutien décisif d'un haut dignitaire de l'Église catholique.

Mais cette reconnaissance exceptionnelle ne signifie pas que tous les obstacles ont disparu. Laura Bassi va bientôt découvrir qu'il est possible d'être célébrée comme un prodige tout en demeurant empêchée d'exercer pleinement son métier.

Son histoire est celle d'une savante qui refusa de n'être qu'un symbole.

Une enfant instruite par un prêtre

Laura Bassi naît à Bologne en octobre 1711, dans une famille relativement aisée. Son père, Giuseppe Bassi, est avocat ; sa mère se nomme Rosa Maria Cesari.

Bologne possède alors une réputation intellectuelle considérable. Son université, fondée au Moyen Âge, est l'une des plus anciennes d'Europe. La ville abrite également un important Institut des sciences, créé au début du XVIIIe siècle à l'initiative de Luigi Ferdinando Marsigli.

Mais l'enseignement supérieur demeure très largement réservé aux hommes. Les jeunes filles peuvent recevoir une éducation soignée dans certaines familles, sans pour autant espérer suivre la même carrière que leurs frères.

Laura bénéficie cependant de circonstances favorables.

L'un de ses premiers maîtres est un parent ecclésiastique, le père Lorenzo Stegani, qui lui enseigne notamment la grammaire, le latin et le français. Il remarque ses aptitudes intellectuelles et encourage sa formation.

Son instruction est ensuite confiée au médecin de famille, Gaetano Tacconi, professeur à l'université de Bologne. Celui-ci lui enseigne la logique, la métaphysique, la philosophie naturelle et les méthodes de discussion savante.

Tacconi comprend rapidement qu'il possède une élève exceptionnelle. Il décide de présenter ses connaissances devant des personnalités universitaires et religieuses.

C'est ainsi que Laura attire l'attention du cardinal Lambertini.

Cette première étape mérite d'être soulignée : sa formation scientifique fut encouragée par sa famille, commencée sous la direction d'un prêtre et poursuivie auprès d'un professeur de médecine.

L'Église catholique n'apparaît donc pas ici exclusivement comme une institution de restriction. Plusieurs de ses représentants participèrent directement à l'ascension intellectuelle de Laura Bassi.

Cela ne signifie pas que cette situation était ordinaire. Elle constituait précisément une exception remarquable.

Le cardinal qui voulait une femme à l'université

Prospero Lambertini est nommé archevêque de Bologne en 1731. Il possède déjà une solide réputation d'érudit, particulièrement dans les domaines du droit canonique, de l'histoire ecclésiastique et de la théologie.

Lorsqu'il découvre les talents de Laura Bassi, il décide de soutenir publiquement sa candidature aux honneurs universitaires.

Son intervention est déterminante.

Le 20 mars 1732, la jeune femme devient membre honoraire de l'Académie des sciences de Bologne. Le mois suivant, elle défend ses thèses devant une assemblée de savants, puis obtient son doctorat le 12 mai.

En octobre de la même année, le Sénat de Bologne lui attribue une charge honorifique d'enseignement en philosophie naturelle, accompagnée d'une rémunération annuelle.

La ville célèbre l'événement. Des poèmes sont composés en son honneur, une médaille commémorative est frappée et les institutions universitaires mettent en scène son extraordinaire promotion.

L'affaire dépasse rapidement les frontières italiennes. Les journaux savants européens s'intéressent à cette femme que l'on présente déjà comme l'une des grandes intelligences de son temps.

Cependant, cette reconnaissance demeure ambiguë.

Les autorités universitaires, tout en lui accordant un titre prestigieux, limitent sévèrement ses possibilités d'enseigner publiquement. En raison de son sexe, Laura ne peut donner régulièrement les mêmes cours que ses collègues masculins.

Elle possède une chaire, mais non la liberté ordinaire de l'occuper.

C'est là tout le paradoxe de sa situation : une institution catholique, encouragée par un cardinal, lui ouvre les portes du monde savant, tandis que les usages et les règlements universitaires continuent de lui interdire une pleine égalité professionnelle.

Laura Bassi va consacrer sa vie à dépasser cette contradiction.

La physicienne qui choisit Newton

Après ses premiers succès, Laura approfondit sa formation mathématique et scientifique.

Elle étudie notamment auprès de Gabriele Manfredi, l'un des spécialistes italiens du calcul différentiel, et se familiarise avec les travaux d'Isaac Newton grâce au professeur Iacopo Bartolomeo Beccari.

Cette orientation est essentielle.

Au début du XVIIIe siècle, les sciences européennes connaissent une transformation profonde. Les conceptions héritées d'Aristote et de Descartes sont progressivement confrontées à de nouvelles théories fondées sur la mesure, les expériences et les mathématiques.

Newton a publié en 1687 ses Philosophiae naturalis principia mathematica. Il y a présenté une théorie du mouvement et de la gravitation dont l'influence devient considérable.

Mais ses idées ne s'imposent pas partout immédiatement.

Dans les universités européennes, plusieurs traditions scientifiques coexistent encore. Certaines privilégient l'explication mécanique cartésienne, tandis que d'autres adoptent progressivement les méthodes newtoniennes.

Laura Bassi se range parmi les défenseurs de cette nouvelle physique.

Elle étudie les lois du mouvement, les rapports entre les forces et les corps, ainsi que les méthodes mathématiques permettant de décrire les phénomènes naturels.

Son enseignement contribue à faire connaître cette approche à Bologne.

Elle ne se contente cependant pas de répéter les conclusions de Newton. Elle s'intéresse aux problèmes que ses travaux ont laissés ouverts et aux expériences capables de vérifier, préciser ou compléter les théories existantes.

Pour Laura Bassi, la connaissance de la nature doit associer raisonnement mathématique et observation expérimentale.

C'est cette méthode qu'elle transmettra à ses élèves.

L'expérience de l'air humide : quand la nature résiste aux équations

L'une des contributions scientifiques les plus intéressantes de Laura Bassi concerne les propriétés de l'air.

Au XVIIe siècle, Robert Boyle et Edme Mariotte avaient contribué à établir une relation fondamentale entre la pression et le volume d'un gaz maintenu à température constante.

En première approximation, lorsque la pression augmente, le volume diminue selon une relation inverse.

Cette loi est devenue l'un des fondements de la physique des gaz.

Mais Laura Bassi s'intéresse aux situations dans lesquelles les résultats expérimentaux ne correspondent pas exactement au comportement attendu.

Dans son mémoire De aeris compressione, publié en 1745, elle présente des expériences consacrées à la compression de l'air.

Elle observe notamment que l'air contenant de la vapeur d'eau peut se comporter différemment de ce que prévoit la relation simple de Boyle-Mariotte.

Le phénomène possède une explication physique : l'humidité modifie les propriétés du mélange gazeux, notamment lorsque les conditions permettent des changements dans la quantité de vapeur présente.

Au XVIIIe siècle, les mécanismes précis de la pression de vapeur et des changements d'état ne sont pas encore complètement maîtrisés.

L'intérêt du travail de Bassi consiste donc à mettre en évidence, par l'expérience, les limites d'une application trop générale d'une loi physique.

Elle ne démontre pas que la loi de Boyle-Mariotte est fausse dans son domaine de validité. Elle contribue plutôt à montrer combien les conditions expérimentales importent lorsqu'on veut appliquer une relation mathématique à un phénomène naturel.

Cette démarche constitue un exemple concret de recherche scientifique.

Une théorie prédit un comportement ; l'expérience met en évidence une différence ; le savant doit alors chercher à comprendre pourquoi.

Laura Bassi ne se contente pas d'admirer les grandes équations de son époque. Elle les soumet à l'épreuve des faits.

Mesurer l'eau : ses recherches en hydraulique

L'air n'est pas le seul fluide qui retient son attention.

Laura Bassi étudie également l'écoulement de l'eau, sujet essentiel pour les ingénieurs, les architectes et les responsables des travaux publics.

Au XVIIIe siècle, l'hydraulique connaît des développements considérables. Les savants cherchent à comprendre comment l'eau s'écoule dans les conduites, comment la pression influence son mouvement et comment calculer les quantités qui peuvent sortir d'un réservoir.

Ces questions possèdent des applications très concrètes : construction de fontaines, alimentation des villes, drainage des terres et fonctionnement de certaines machines.

Dans son mémoire De problemate quodam hydrometrico, publié en 1757, Laura Bassi examine des problèmes liés à la mesure et à l'écoulement de l'eau.

Elle s'inscrit dans une tradition scientifique à laquelle appartiennent notamment Evangelista Torricelli, Daniel Bernoulli et Leonhard Euler.

Son travail associe la réflexion mathématique à l'observation des phénomènes.

Il ne s'agit pas simplement de reprendre une théorie déjà établie. Bassi confronte différentes méthodes de calcul et s'intéresse aux conditions dans lesquelles elles permettent de résoudre des problèmes hydrauliques.

Ses écrits témoignent ainsi d'une familiarité réelle avec les développements de la mécanique des fluides.

Ce domaine est important pour comprendre sa place dans l'histoire des sciences. Laura Bassi n'a pas seulement obtenu une distinction universitaire exceptionnelle : elle a contribué à des discussions scientifiques précises, sur des problèmes qui intéressaient directement les chercheurs et les ingénieurs de son temps.

Un laboratoire scientifique dans une maison familiale

En 1738, Laura Bassi épouse Giuseppe Veratti, médecin et professeur de physique.

Le mariage suscite des réactions contrastées. Certains contemporains considèrent qu'une femme mariée devrait abandonner toute ambition scientifique pour se consacrer exclusivement à son foyer.

Il n'en sera rien.

Giuseppe partage les intérêts intellectuels de son épouse. Ensemble, ils organisent progressivement un laboratoire de physique dans leur maison de Bologne.

Le couple aura huit enfants, dont cinq survivront à la petite enfance.

La vie familiale n'empêche pas Laura de poursuivre ses recherches. Elle doit naturellement composer avec les contraintes de son époque, mais elle parvient à maintenir une activité scientifique régulière.

À partir de 1749, leur maison devient un véritable centre d'enseignement expérimental.

Des étudiants viennent y assister à des cours, observer des expériences et discuter des nouvelles théories physiques. On y trouve des instruments permettant d'étudier la mécanique, les gaz, la lumière, le magnétisme et l'électricité.

Cette organisation représente une réponse ingénieuse aux restrictions universitaires.

Puisqu'elle ne peut enseigner librement dans les salles officielles, Laura développe ses activités scientifiques dans son propre laboratoire.

Peu à peu, la maison des Bassi-Veratti devient un lieu reconnu de la vie intellectuelle bolognaise.

Des savants italiens et étrangers y circulent, parmi lesquels Lazzaro Spallanzani, Alessandro Volta et l'abbé Jean-Antoine Nollet.

Le foyer familial s'est transformé en institution scientifique.

Les étincelles de l'électricité

Au milieu du XVIIIe siècle, l'électricité est l'un des domaines les plus fascinants de la physique expérimentale.

Les savants commencent à fabriquer des machines capables de produire des charges électriques par frottement. Ils observent les étincelles, les attractions entre les corps et les effets des décharges.

Benjamin Franklin contribue à renouveler l'étude de l'électricité atmosphérique, tandis que plusieurs chercheurs européens tentent de comprendre la nature des phénomènes électriques.

Laura Bassi et Giuseppe Veratti participent à cette effervescence scientifique.

Leur laboratoire dispose d'une machine électrostatique et permet de réaliser des expériences sur les propriétés électriques des corps.

Giuseppe s'intéresse particulièrement aux applications médicales de l'électricité, qui font alors l'objet de nombreuses recherches, parfois fondées sur des hypothèses qui ne seront pas confirmées.

Laura étudie également les phénomènes électriques et les rapprochements possibles entre différentes forces naturelles.

En 1758, le physicien Giambattista Beccaria évoque favorablement une expérience imaginée par Laura Bassi dans ses travaux sur l'électricité atmosphérique.

Ses recherches portent aussi sur les phénomènes d'attraction et les analogies que les savants de l'époque cherchent à établir entre l'électricité, la lumière et certains comportements des fluides.

Nous devons néanmoins rester prudents : la plupart des mémoires scientifiques présentés par Bassi n'ont pas été conservés intégralement.

Il serait donc exagéré de lui attribuer une découverte fondamentale de l'électricité comparable à celles de Franklin ou de Volta.

Son importance réside dans sa participation réelle au développement de la physique expérimentale et dans la transmission des méthodes qui prépareront les progrès scientifiques de la génération suivante.

Le pape Benoît XIV lui ouvre les portes d'une académie

En 1740, le cardinal Prospero Lambertini est élu pape sous le nom de Benoît XIV.

Son intérêt pour les sciences ne disparaît pas avec son accession au pontificat.

Le nouveau pape possède une culture intellectuelle étendue. Il s'intéresse notamment aux institutions savantes de Bologne, sa ville d'origine, et cherche à renforcer leur rayonnement.

En 1745, il favorise la création d'un groupe restreint de savants au sein de l'Académie des sciences de Bologne, appelé l'Académie bénédictine, en référence à son nom pontifical.

Les membres doivent participer régulièrement aux travaux de l'institution et présenter des recherches originales.

Laura Bassi souhaite y être admise.

La candidature ne fait pas l'unanimité. Certains académiciens s'opposent à son entrée ou considèrent qu'elle ne devrait pas occuper une place normalement réservée aux hommes.

Benoît XIV soutient pourtant son admission.

Elle devient le vingt-cinquième membre de ce groupe, au-delà de l'effectif ordinaire de vingt-quatre savants.

La décision représente une avancée importante, même si son statut demeure particulier : Laura est admise comme membre surnuméraire et ne bénéficie pas de tous les droits de ses collègues masculins.

Il serait donc inexact de présenter cet événement comme une reconnaissance parfaitement égalitaire.

Mais le geste pontifical n'en possède pas moins une signification historique considérable.

En soutenant cette physicienne contre plusieurs objections, Benoît XIV contribue concrètement à lui assurer une place dans la communauté scientifique.

Cette admission lui permet de présenter régulièrement ses recherches devant les académiciens.

Entre 1746 et 1777, les archives recensent une trentaine de communications scientifiques de Laura Bassi, consacrées notamment aux fluides, à la mécanique et à l'électricité.

Le pape ne lui a pas donné son génie scientifique. Il a contribué à lui ouvrir des institutions qui auraient pu lui rester fermées.

Une maîtresse pour les futurs grands savants

Laura Bassi acquiert progressivement une réputation qui dépasse Bologne.

Ses cours, ses expériences et sa correspondance la mettent en contact avec plusieurs figures importantes de la science européenne.

L'un de ses élèves les plus remarquables est Lazzaro Spallanzani, né en 1729.

Celui-ci devait devenir l'un des grands naturalistes du XVIIIe siècle. Ses expériences sur les organismes vivants et la reproduction contribuèrent notamment aux débats qui conduisirent à remettre en question certaines conceptions traditionnelles de la génération spontanée.

Spallanzani reconnut l'influence décisive de Laura Bassi sur sa formation et conserva avec elle des relations intellectuelles.

D'autres savants fréquentèrent son laboratoire ou son entourage scientifique.

Luigi Galvani, célèbre pour ses expériences sur l'électricité animale, appartient également au monde savant bolognais dans lequel Bassi et Veratti jouèrent un rôle important. Il fut directement formé par Veratti et admirait particulièrement Laura.

Il serait excessif de présenter Bassi comme l'unique origine des découvertes ultérieures de ces hommes. Mais elle participa à la culture expérimentale qui rendit leurs recherches possibles.

L'influence d'un scientifique ne se mesure pas seulement à ses publications.

Elle se manifeste aussi dans les méthodes transmises aux élèves, les expériences réalisées collectivement et les discussions qui permettent aux idées de progresser.

À cet égard, l'œuvre pédagogique de Laura Bassi fut considérable.

1776 : enfin une véritable chaire de physique

Pendant plus de quarante ans, Laura Bassi poursuit son activité intellectuelle malgré les limitations imposées à son enseignement.

Elle est célèbre, possède des titres prestigieux et bénéficie de la reconnaissance de nombreux savants, mais ne dispose pas encore de la même liberté universitaire que ses collègues masculins.

En 1776, une étape décisive est finalement franchie.

Le Sénat de Bologne lui attribue la chaire de physique expérimentale de l'Institut des sciences.

Giuseppe Veratti devient son assistant.

La situation est singulière pour l'époque : dans une institution universitaire du XVIIIe siècle, une femme dirige officiellement un enseignement scientifique et son mari travaille auprès d'elle.

Cette nomination reconnaît une carrière déjà longue et particulièrement productive.

Elle arrive cependant tard.

Laura Bassi meurt le 20 février 1778, à Bologne, à l'âge de soixante-six ans.

La veille encore, elle avait participé aux travaux de l'Académie des sciences.

Ses funérailles sont célébrées avec solennité. Son corps, revêtu des insignes universitaires, est inhumé dans l'église du Corpus Domini, à Bologne.

La ville rend hommage à celle qu'elle avait célébrée, quarante-six ans auparavant, comme une jeune prodige.

Mais elle n'avait pas seulement tenu les promesses de sa jeunesse : elle avait construit une véritable carrière scientifique.

Une femme savante dans l'Italie catholique : une histoire qui dérange les idées reçues

L'histoire de Laura Bassi oblige à regarder avec davantage de précision les relations entre le catholicisme, les femmes et les sciences.

Une présentation trop simpliste laisserait entendre que les institutions catholiques ont toujours et partout empêché les femmes d'accéder au savoir.

Or Laura Bassi accomplit l'essentiel de sa carrière dans une ville appartenant aux États pontificaux. Elle reçoit une première instruction d'un prêtre, bénéficie de l'appui d'un cardinal et voit sa reconnaissance académique renforcée grâce à un pape.

Ces faits historiques sont incontestables.

Ils ne prouvent cependant pas que les femmes bénéficiaient d'une véritable égalité dans l'enseignement supérieur catholique.

Les mêmes institutions qui célébraient son intelligence lui imposaient des restrictions explicitement fondées sur son sexe.

L'université de Bologne pouvait admirer Laura Bassi tout en considérant qu'une femme ne devait pas enseigner aussi librement qu'un homme.

C'est précisément cette contradiction qui rend son parcours passionnant.

Elle révèle un monde catholique qui n'était pas intellectuellement uniforme. Certains acteurs étaient attachés aux usages sociaux traditionnels ; d'autres estimaient que les talents d'une femme méritaient une reconnaissance exceptionnelle, même lorsque cette reconnaissance dérangeait les habitudes.

Une étude publiée en 2023 dans l'European Review of Economic History, par David de la Croix et Mara Vitale, apporte d'ailleurs un éclairage intéressant. En examinant la présence féminine dans les universités et les académies européennes avant 1800, les chercheurs ont constaté que de nombreuses femmes savantes recensées exerçaient en Europe méridionale catholique.

Ce résultat ne permet pas de conclure que toutes les institutions catholiques étaient accueillantes aux femmes, ni que le protestantisme était systématiquement hostile à leur éducation. Il montre surtout que les réalités historiques sont plus complexes que les oppositions habituelles entre une Europe supposément éclairée et une Europe religieuse réputée fermée.

Laura Bassi constitue un excellent exemple de cette complexité.

Son succès ne fut ni celui d'une femme entièrement libérée des contraintes de son temps, ni celui d'une victime totalement empêchée de travailler.

Ce fut celui d'une scientifique compétente qui sut utiliser les soutiens disponibles, négocier avec les institutions et persévérer jusqu'à obtenir la place qu'elle méritait.

Laura Bassi et Maria Gaetana Agnesi : deux femmes, un même pape

L'histoire de Laura Bassi devient encore plus intéressante lorsqu'on la rapproche de celle de Maria Gaetana Agnesi.

Née à Milan en 1718, Agnesi fut l'une des grandes mathématiciennes italiennes du XVIIIe siècle.

Son ouvrage Instituzioni analitiche ad uso della gioventù italiana, publié en 1748, constitue une contribution importante à l'enseignement du calcul différentiel et intégral.

Elle reçut elle aussi les encouragements de Benoît XIV.

En 1750, le pape soutint sa reconnaissance universitaire à Bologne, où son talent mathématique était particulièrement apprécié.

Deux femmes scientifiques remarquables furent donc honorées, à quelques années d'intervalle, avec le soutien du même souverain pontife.

Leurs parcours furent cependant différents.

Laura Bassi poursuivit jusqu'à sa mort une activité de recherche et d'enseignement en physique expérimentale.

Maria Agnesi s'éloigna progressivement des mathématiques pour se consacrer aux œuvres de charité et à l'assistance des pauvres.

Toutes deux montrent que la science pratiquée par des femmes n'était pas nécessairement considérée comme étrangère au monde catholique du XVIIIe siècle.

Elles permettent aussi de dépasser une autre idée réductrice : celle selon laquelle une femme de foi devait nécessairement choisir entre les études, la famille et les œuvres religieuses.

Leurs vies illustrent des choix différents au sein d'un même environnement culturel.

Le 29 ou le 31 octobre ? Une date discutée

Un détail biographique mérite d'être signalé, particulièrement pour un article publié à l'occasion d'un anniversaire.

Plusieurs références internationales, notamment l'Encyclopaedia Britannica, la base MacTutor de l'université de St Andrews et l'American Institute of Physics, indiquent que Laura Bassi est née le 31 octobre 1711.

La base biographique Scienza a due voci, liée à l'université de Bologne, retient également cette date.

En revanche, l'encyclopédie italienne Treccani, la Société italienne de physique et plusieurs études historiques italiennes donnent le 29 octobre 1711.

Cette divergence existe donc entre des sources sérieuses et ne doit pas être dissimulée.

En attendant une clarification documentaire définitive, il convient de présenter sa naissance comme survenue à Bologne à la fin d'octobre 1711, tout en précisant que le 31 octobre est retenu par plusieurs références universitaires et scientifiques.

Cette incertitude chronologique n'affecte évidemment ni sa carrière ni l'importance de ses travaux.

Pour conclure : une femme qui n'attendit pas la permission de penser

Laura Bassi ne fut pas seulement la première femme à accéder à une chaire universitaire dans l'Europe du XVIIIe siècle.

Elle fut une véritable physicienne, dont les recherches portèrent sur la compression des gaz, l'hydraulique, la mécanique et l'électricité. Elle participa au développement de la physique expérimentale italienne et contribua à transmettre les méthodes newtoniennes à une génération de savants.

Sa carrière doit beaucoup à son intelligence, à son travail et à sa persévérance.

Mais elle révèle également le rôle décisif que peuvent jouer les institutions et leurs dirigeants lorsqu'ils choisissent de reconnaître un talent inhabituel.

Le cardinal Lambertini, devenu Benoît XIV, fut l'un de ces protecteurs.

Son soutien ne fit pas disparaître les préjugés de l'époque. Il permit cependant à Laura Bassi de franchir plusieurs obstacles et d'obtenir des responsabilités scientifiques que beaucoup jugeaient incompatibles avec sa condition féminine.

L'histoire de cette savante ne démontre pas que le catholicisme aurait toujours favorisé l'émancipation intellectuelle des femmes. Elle démontre quelque chose de plus intéressant : même dans une société profondément marquée par des hiérarchies traditionnelles, des acteurs catholiques pouvaient encourager une femme à développer ses capacités scientifiques et à occuper une place jusque-là réservée aux hommes.

Laura Bassi ne demanda pas seulement le droit d'être admirée.

Elle réclama le droit de travailler, d'enseigner, d'expérimenter et de contribuer au progrès des connaissances.

Et dans la Bologne des papes, elle réussit finalement à imposer cette évidence : les lois de la nature ne changent pas selon le sexe de celui ou de celle qui les étudie.


Pour aller plus loin

Maria Agnesi, la mathématicienne qui termina ses équations parmi les pauvres — Cogito ergo Credo

Une autre scientifique italienne du XVIIIe siècle soutenue par Benoît XIV. Après avoir contribué aux mathématiques, elle choisit de consacrer une grande partie de sa vie à la charité.

Bernard Lamy : le prêtre qui mesurait le monde pour mieux admirer son Créateur — Cogito ergo Credo

Prêtre oratorien, mathématicien et physicien, Bernard Lamy participa à la diffusion des connaissances scientifiques en France, à la charnière des XVIIe et XVIIIe siècles.

Jean-François Niceron : le religieux qui révéla les secrets de la perspective — Cogito ergo Credo

Un autre exemple de contribution catholique aux mathématiques et à la physique, à travers l'optique, la perspective et l'étude des anamorphoses.


Sources


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Connaissiez-vous Laura Bassi, cette physicienne dont la carrière fut soutenue par le futur pape Benoît XIV ? Son histoire modifie-t-elle votre perception de la place des femmes dans les milieux scientifiques catholiques des Lumières ?

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