Saint Rémi : la foi, l’histoire et le baptême de Clovis

 

Ce que l’on sait, ce que la tradition a ajouté




Résumé en latin ecclésiastique

Sanctus Remigius, episcopus Remensis, inter occasum Imperii Romani et ortum regni Francorum Evangelium sapienter praedicavit. Clodoveum regem ad fidem catholicam instruxit atque baptizavit, facto quod magnam vim religiosam et historicam habuit. Saeculis tamen subsequentibus memoria huius baptismi variis traditionibus et legendis aucta est. Inter historiam et sacram memoriam discernere non est fidem minuere, sed veritatem diligere.

« La foi naît de ce qu’on entend, et ce qu’on entend vient de la parole du Christ. »
Romains 10, 17

Le 1er octobre, l’Église universelle fait mémoire de saint Rémi de Reims, même si le calendrier propre de l’Église de France le fête aujourd’hui le 15 janvier. Évêque au moment où disparaît l'Empire romain d'Occident et où s'installent de nouveaux royaumes, Rémi appartient à cette génération de pasteurs gallo-romains qui durent annoncer l'Évangile dans un monde dont les structures politiques étaient en train de changer.

Son nom reste pourtant presque entièrement associé à un homme : Clovis. Entre l'évêque de Reims et le roi des Francs s'est joué un épisode majeur de l'histoire religieuse de la Gaule. Mais cet épisode est aussi un excellent exemple de ce que Cogito ergo credo cherche à faire : croire n'oblige pas à confondre l'histoire, l'hagiographie et la légende.

Un évêque au milieu d’un monde qui change

Rémi naît vraisemblablement vers le milieu du Ve siècle dans une famille gallo-romaine. La tradition le fait devenir très jeune évêque de Reims. Grégoire de Tours insiste sur sa culture et notamment sur sa formation rhétorique. Quelques lettres attribuées avec assurance à Rémi ont également été conservées, tandis que d'autres œuvres qui lui furent longtemps prêtées sont aujourd'hui regardées avec beaucoup plus de prudence.

Il serait donc dommage de réduire Rémi à l'homme qui versa de l'eau sur la tête de Clovis. Son épiscopat s'inscrit dans une œuvre bien plus vaste d'évangélisation, d'organisation ecclésiastique et de médiation politique. La disparition progressive de l'autorité impériale ne supprimait pas les populations, les villes, les institutions locales ni les réseaux de culture. Dans de nombreuses régions, l'évêque devint l'une des rares figures capables de maintenir une continuité entre l'ancien monde romain et les nouvelles puissances germaniques.

Une parole attribuée à Rémi dans une lettre adressée à Clovis résume admirablement cette conception chrétienne du pouvoir : « Soulage tes concitoyens, secours les affligés, protège les veuves, nourris les orphelins. » L'évêque ne demande donc pas simplement au chef franc de défendre l'Église. Il lui rappelle que l'autorité se juge d'abord à la manière dont elle traite les faibles.

Clovis : ce que raconte réellement Grégoire de Tours

Notre récit le plus célèbre du baptême provient de Grégoire de Tours, né plusieurs décennies après l'événement. Selon son Histoire des Francs, Clotilde, épouse catholique de Clovis, avait depuis longtemps tenté de convaincre son mari d'abandonner ses dieux. Après une victoire remportée contre les Alamans, Clovis aurait accepté de recevoir l'instruction chrétienne. Rémi lui aurait alors présenté la foi et préparé son baptême. Grégoire affirme que plus de trois mille guerriers furent baptisés avec lui.

C'est également chez Grégoire que se trouve la fameuse exhortation traditionnellement traduite par : « Courbe doucement la tête, Sicambre ; adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré. » Cette phrase est devenue presque inséparable de l'imaginaire du baptême de Clovis. Mais Grégoire écrit environ trois quarts de siècle après les faits, dans une œuvre où l'histoire politique et l'histoire du salut sont étroitement mêlées. Son témoignage est capital, mais il n'est pas celui d'un témoin oculaire.

Même la date traditionnelle du 25 décembre 496 ne doit donc pas être transformée en certitude absolue. Les historiens ont proposé 496, 498, 499 et d'autres dates encore. Une étude de Michel Sot résume prudemment la situation en parlant d'un 25 décembre situé dans une période qui demeure incertaine. La Bibliothèque nationale de France retient pour sa part 498 ou 499 dans sa présentation du sacre royal.

Ce doute chronologique ne détruit évidemment pas l'événement. Il signifie simplement que l'histoire sérieuse distingue ce qui est assuré de ce qui est probable.

La Sainte Ampoule : quand la mémoire complète l’histoire

C'est ici que l'histoire devient encore plus intéressante. Aujourd'hui, beaucoup imaginent spontanément une colombe descendant du ciel pour apporter miraculeusement le saint chrême nécessaire au baptême de Clovis. Pourtant Grégoire de Tours ne raconte rien de tel.

La tradition de la Sainte Ampoule apparaît beaucoup plus tard et reçoit sa grande formulation avec Hincmar de Reims au IXe siècle. La Catholic Encyclopedia rappelle elle-même que le récit développé par Hincmar possède un caractère largement légendaire et qu'un témoin beaucoup plus proche de l'époque de Clovis, Avit de Vienne, ne connaît pas ce miracle.

Cela ne signifie pas qu'il faudrait regarder avec mépris les générations chrétiennes qui ont transmis cette tradition. Une légende peut exprimer quelque chose de la manière dont une société comprend son histoire. À partir du Moyen Âge, le baptême de Clovis devient progressivement le récit fondateur d'une continuité sacrale entre Reims, l'onction royale et la monarchie française.

Mais il faut distinguer les niveaux. Le baptême appartient à l'histoire. La Sainte Ampoule appartient à une tradition élaborée ultérieurement autour de cette histoire.

La foi chrétienne n'a rien à perdre à cette distinction.

Saint Rémi a-t-il « baptisé la France » ?

La formule est belle, mais historiquement elle demande une sérieuse précision.

Rémi baptise Clovis, roi des Francs. Il ne baptise évidemment pas un État français existant sous sa forme ultérieure. La Gaule du Ve siècle est encore un assemblage de populations, de cités et de territoires dans lesquels coexistent Romains, Francs, Burgondes, Wisigoths et autres groupes. Parler de « baptême de la France » constitue donc une lecture rétrospective née de l'histoire ultérieure du royaume.

Cela ne signifie pas que la conversion de Clovis fut insignifiante. Au contraire, son choix du christianisme nicéen le distinguait de plusieurs souverains germaniques alors attachés à l'arianisme, et cette différence eut des conséquences religieuses et politiques considérables. Les historiens discutent encore l'interprétation exacte de ces conséquences, mais ils reconnaissent l'importance de l'événement dans l'intégration du pouvoir franc au monde gallo-romain chrétien.

On peut donc dire que le baptême de Clovis devient l'un des événements fondateurs de la mémoire chrétienne du royaume de France. C'est plus précis que d'imaginer qu'une France déjà constituée serait entrée collectivement dans un baptistère le soir de Noël.

Croire n’interdit pas de vérifier

Saint Rémi offre finalement une excellente leçon pour notre époque. Nous pourrions être tentés de croire qu'une histoire devient plus chrétienne lorsqu'on lui ajoute des miracles, des prophéties et des symboles. C'est parfois l'inverse.

Le christianisme repose sur une affirmation vertigineuse : Dieu agit dans l'histoire réelle. Il n'a donc pas besoin que nous inventions une autre histoire pour le défendre.

On peut croire que la Providence travaille au milieu des peuples tout en reconnaissant que certains récits ont été amplifiés plusieurs siècles après les événements. On peut vénérer saint Rémi tout en reconnaissant l'incertitude sur l'année exacte du baptême de Clovis. On peut comprendre la puissance symbolique de la Sainte Ampoule sans prétendre que son récit possède la même valeur documentaire qu'un témoignage contemporain.

La critique historique n'est pas l'ennemie de la foi. Elle devient même une forme d'humilité.

Elle nous oblige à dire : ceci est attesté ; ceci est probable ; ceci appartient à la tradition ; ceci est une interprétation.

Et saint Rémi demeure saint Rémi lorsque nous avons terminé ce travail.

Peut-être apparaît-il même davantage dans sa grandeur véritable : non comme le personnage figé d'une imagerie nationale, mais comme un évêque cultivé confronté à l'effondrement d'un monde, annonçant le Christ à un chef barbare devenu roi, puis tentant de lui apprendre qu'un pouvoir chrétien ne se mesure pas seulement à ses victoires, mais aussi à la justice rendue aux faibles.

Cogito, ergo credo : je cherche à comprendre, non pour croire moins, mais pour savoir plus exactement ce que je crois.

Note culturelle

La mémoire du baptême de Clovis contribua profondément au prestige religieux de Reims. Au cours du Moyen Âge, la ville devint le lieu privilégié du sacre des rois de France et la Sainte Ampoule fut intégrée au cérémonial royal. La tradition médiévale relia ainsi progressivement le baptême du roi franc à l'onction des souverains français, créant une continuité symbolique beaucoup plus élaborée que celle que permettent d'établir les seules sources du Ve et du VIe siècle.

Sources

Église catholique en France, « Saint Rémi »

Grégoire de Tours, récit de la conversion de Clovis, Medieval Sourcebook

Michel Sot, « Le baptême de Clovis et l’entrée des Francs en romanité »

Bibliothèque nationale de France, « Le sacre : un rite de passage »

Pour aller plus loin

Chantal Grell, « Le baptême de Clovis aux XVIIe et XVIIIe siècles »

Joseph Calmette, « Observations sur la chronologie du règne de Clovis »

Et vous ?

Faut-il craindre que la critique historique fasse perdre quelque chose aux grands récits chrétiens, ou permet-elle au contraire de mieux distinguer la foi de ce que les siècles ont ajouté à sa mémoire ?

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