🗺️ André Kim Taegon : le saint qui cartographia une Corée interdite

Avant de mourir martyr à vingt-cinq ans, le premier prêtre coréen fut interprète, voyageur et auteur d’une carte destinée à ouvrir clandestinement son pays aux missionnaires




Saint André Kim Taegon
1821–1846
Fête : 20 septembre

📜 Résumé latin

Sanctus Andreas Kim Taegon, primus sacerdos Coreanus, non solum martyr fidei fuit, sed etiam interpres, viator et geographiae mediator. Macai linguas, philosophiam atque theologiam didicit, itineribus per Sinas et Mandchuriam exercitatus est, atque anno MDCCCXLV tabulam Coreae confecit ad missionarios adiuvandos. Haec charta scientiam geographicam Coreanam cum rationibus cartographicis occidentalibus coniunxit. Andreas etiam relationes Latine conscripsit et itinera clandestina inter Coream et missionarios externos quaesivit. Captus anno MDCCCXLVI, die XVI Septembris supplicio affectus est.

Une Église née par les livres

L’histoire du catholicisme coréen possède une particularité remarquable. Il ne fut pas d’abord introduit par des missionnaires étrangers venus convertir la population. À la fin du XVIIIe siècle, des lettrés coréens découvrirent eux-mêmes le christianisme grâce à des ouvrages rédigés ou traduits en chinois, rapportés depuis Pékin. Avant que des prêtres puissent s’installer durablement dans le royaume de Joseon, des Coréens lisaient déjà, discutaient et adoptaient certaines idées chrétiennes.

Cette origine intellectuelle explique en partie le parcours d’André Kim Taegon. Chez lui, transmettre la foi suppose immédiatement de franchir plusieurs frontières : frontière politique entre la Corée et la Chine, frontière linguistique entre coréen, chinois, latin et langues européennes, frontière culturelle entre différentes manières de représenter le monde.

Il sera le premier prêtre catholique coréen. Mais avant cela, il aura été un remarquable passeur d’informations.

De la Corée à Macao

Kim Taegon naît le 21 août 1821 dans une famille catholique. Son père, Ignace Kim Che-jun, mourra lui-même martyr pendant les persécutions.

Vers l’âge de quinze ans, André est choisi pour recevoir une formation sacerdotale. Comme cette formation est impossible en Corée, il doit quitter clandestinement son pays avec d’autres jeunes séminaristes et rejoindre Macao, alors l’un des principaux points de contact entre l’Asie orientale et les réseaux européens.

Il y étudie notamment la philosophie et la théologie, mais son apprentissage ne se limite pas à la formation religieuse. Ses déplacements lui donnent une expérience directe de la Chine, de la Mandchourie et des voies maritimes utilisées par les Européens. En 1842, il sert même d’interprète auprès d’un amiral français à bord d’un navire de guerre.

Voilà déjà un personnage beaucoup plus complexe que l’image habituelle du jeune martyr.

Kim Taegon apprend à traduire des mots, mais également des territoires.

🧭 Comment entrer dans un pays presque fermé ?

Le problème très concret auquel sont confrontés les catholiques coréens est géographique.

Comment faire entrer les prêtres dans le royaume ?

Les frontières sont surveillées. Les missionnaires européens risquent l’arrestation et la mort s’ils sont découverts. Il faut donc identifier des passages terrestres, des ports, des îles, des routes maritimes et des contacts capables de conduire discrètement les nouveaux arrivants jusqu’aux communautés chrétiennes.

Kim Taegon participe à plusieurs reconnaissances de ces voies. Les documents de l’Église coréenne le montrent explorant notamment les possibilités de passage entre la Mandchourie et la frontière septentrionale de la Corée avant de réussir lui-même à rentrer dans son pays au début de 1845.

Dans ce contexte, une carte n’est pas un bel objet destiné à une bibliothèque.

Une carte peut sauver une mission.

Elle peut aussi envoyer quelqu’un directement en prison.

🗺️ La Carta Coreæ

En 1845, peu avant son ordination sacerdotale, André Kim Taegon réalise une carte de la Corée.

Le document est aujourd’hui particulièrement intéressant pour les historiens de la cartographie. L’historien Pierre-Emmanuel Roux a étudié plusieurs exemplaires de cette carte et montre qu’il ne faut ni en faire une carte européenne classique ni la réduire à une simple copie d’un document coréen.

Kim travaille probablement à partir de plusieurs cartes coréennes existantes, dont certaines liées à la cartographie administrative du royaume. Mais il les adapte aux besoins d’utilisateurs étrangers.

Il sélectionne les villes.

Il distingue certaines circonscriptions administratives.

Il représente les principaux cours d’eau.

Il accorde une importance particulière aux côtes et aux îles.

Il ajoute des indications permettant à des hommes qui ne connaissent pas la Corée de se repérer.

La carte devient ainsi un objet hybride : des savoirs géographiques coréens réorganisés pour des lecteurs occidentaux.

Ce n’était pas un géographe professionnel

Ici, une précision est indispensable.

André Kim n’est pas un cartographe scientifique au sens moderne.

Il n’effectue pas un relevé géodésique complet de la péninsule. Il ne dispose pas d’une équipe mesurant systématiquement latitudes, longitudes et distances. L’étude historique de sa carte montre au contraire qu’il adapte probablement plusieurs documents antérieurs et travaille avec les moyens dont dispose un cartographe amateur.

Certaines proportions sont imparfaites et certaines îles sont volontairement agrandies, pratique qui existait également dans la cartographie coréenne parce qu’elle permettait de rendre visibles des territoires minuscules.

Mais considérer ces imperfections comme des erreurs grossières ferait manquer l’essentiel.

Kim ne cherche pas à produire un atlas universel.

Il cherche à fabriquer une carte utile.

Et l’utilité dépend de celui qui doit s’en servir.

Pour un missionnaire arrivant clandestinement par mer, une petite île permettant un débarquement est parfois beaucoup plus importante qu’une représentation parfaitement proportionnée de l’intérieur du pays.

Quand une carte révèle son utilisateur

C’est là que cette histoire devient particulièrement intéressante pour Cogito ergo Credo.

Une carte n’est jamais seulement le dessin neutre d’un territoire.

Elle sélectionne.

Elle agrandit.

Elle simplifie.

Elle nomme.

Elle indique ce que son auteur considère comme pertinent.

Sur la carte associée à Kim Taegon, les îles et les zones littorales occupent une place importante précisément parce que les missionnaires doivent trouver de nouveaux moyens d’entrer en Corée. Certaines indications concernent également les espaces frontaliers avec la Chine.

Le territoire est donc vu depuis une question très particulière :

« Par où peut-on passer ? »

La cartographie devient ici une technologie du déplacement clandestin.

🌏 Quand les noms coréens passent en caractères latins

La carte possède une autre caractéristique remarquable : elle permet à des lecteurs européens d’identifier un grand nombre de lieux coréens sous une forme transcrite dans l’alphabet latin.

Ce travail n’est pas encore une romanisation systématique comparable aux systèmes linguistiques modernes. Les transcriptions peuvent varier entre différents exemplaires.

Mais l’opération intellectuelle est déjà fascinante.

Comment écrire avec l’alphabet latin un nom qui appartient à une autre langue et à une autre tradition graphique ?

Il faut écouter les sons.

Choisir leurs équivalents.

Accepter parfois des approximations.

Et surtout comprendre qu’un nom géographique doit pouvoir être reconnu aussi bien par celui qui habite le territoire que par celui qui arrive de l’extérieur.

Une carte devient alors aussi un travail de traduction linguistique.

📚 Du coréen au latin

Kim Taegon n’est d’ailleurs pas seulement confronté à ce problème sur les cartes.

Au début de 1845, il participe à la transmission vers l’extérieur des informations concernant les martyrs coréens. La documentation de la Conférence épiscopale de Corée indique qu’il rédige en latin, à partir de matériaux recueillis sur les persécutions, un rapport concernant les martyrs de Corée destiné au réseau missionnaire international.

La situation est remarquable.

Des témoignages naissent dans des communautés coréennes clandestines.

Ils sont recueillis.

Organisés.

Traduits.

Puis transmis vers Macao et les réseaux catholiques internationaux.

Le jeune Coréen devient donc intermédiaire entre plusieurs systèmes documentaires. Il ne transmet pas seulement une croyance : il transporte de l’information historique.

Une carte qui finit à la Bibliothèque nationale de France

La destinée matérielle de la carte est elle-même étonnante.

Plusieurs exemplaires ou copies ont circulé. Certaines ont été utilisées par les Missions étrangères de Paris. Des cartes liées au travail de Kim sont aujourd’hui conservées en France, notamment à la Bibliothèque nationale de France.

La BnF décrit l’un de ces documents comme une « Carte de la Corée d’après l’original envoyé par André Kim en 1846 » et conserve également un exemplaire identifié par les recherches récentes comme appartenant à la tradition cartographique issue directement de son travail.

En 2020, des expertises annoncées en Corée ont conclu qu’un des exemplaires conservés à la BnF pouvait être considéré comme original tandis que d’autres étaient des copies.

Un document conçu pour circuler clandestinement entre chrétiens persécutés et missionnaires étrangers finit donc dans l’une des grandes bibliothèques nationales d’Europe.

La contrebande devient archive.

✝️ Puis la géographie devient accusation

Cette activité cartographique et maritime n’est pas sans conséquence.

Après son ordination sacerdotale à Shanghai le 17 août 1845, André Kim retourne en Corée. Il exerce brièvement son ministère, mais l’un de ses objectifs reste l’ouverture d’une voie permettant l’entrée de nouveaux missionnaires.

En 1846, il cherche à établir un itinéraire maritime et entre en relation avec des pêcheurs chinois. Il leur remet notamment des courriers et des informations destinées aux missionnaires.

Il est arrêté le 5 juin 1846.

Sa connaissance des étrangers, ses déplacements et ses activités de communication ne pouvaient qu’attirer l’attention des autorités d’un royaume extrêmement méfiant envers les intrusions occidentales.

Le jeune prêtre est longuement interrogé puis condamné.

Il est exécuté à Saenamteo, près de Séoul, le 16 septembre 1846. Il n’a que vingt-cinq ans. Sa fête liturgique, célébrée avec les martyrs de Corée, est fixée au 20 septembre.

🧠 Missionnaire, espion ou intermédiaire ?

Pour l’historien, le cas de Kim Taegon oblige à sortir des catégories trop simples.

Aux yeux des autorités coréennes, transmettre des cartes, chercher des voies d’entrée et communiquer avec des étrangers pouvait relever d’une menace politique.

Pour les missionnaires, il préparait simplement les moyens nécessaires à leur apostolat.

Pour l’historien de la cartographie, il apparaît encore autrement : comme un intermédiaire culturel, capable de transformer un savoir géographique coréen afin qu’il puisse circuler dans des réseaux européens.

Ces trois regards ne décrivent pas forcément trois hommes différents.

Ils décrivent le même homme vu depuis trois systèmes d’intérêts.

Et c’est précisément ce qui rend son histoire intellectuellement passionnante.

Une carte n’est jamais seulement une carte

La Carta Coreæ permet finalement de comprendre quelque chose de plus général sur l’histoire des savoirs.

Les connaissances ne circulent presque jamais à l’état pur.

Elles circulent parce que quelqu’un en a besoin.

Un géographe mesure pour naviguer.

Un État cartographie pour administrer ou défendre.

Un commerçant dessine une route pour transporter des marchandises.

Un missionnaire cartographie pour atteindre une communauté.

La carte d’André Kim Taegon appartient à cette dernière catégorie.

Elle n’est pas née d’un projet scientifique abstrait, mais d’un problème pratique extrêmement dangereux : faire entrer clandestinement des hommes dans un pays où leur présence était interdite.

Et pourtant, une fois produite, cette carte dépasse son objectif initial. Elle devient document géographique, objet diplomatique, source historique et témoignage sur la rencontre entre plusieurs traditions cartographiques.

Le savoir change de fonction lorsqu’il change de mains.

🌐 Note culturelle : une Église de traducteurs

Le catholicisme coréen du XIXe siècle fournit un remarquable exemple de ce que signifie véritablement « traduire ».

Il faut traduire les livres religieux chinois pour des lecteurs coréens.

Il faut apprendre le latin pour communiquer avec Rome et les réseaux missionnaires.

Il faut apprendre des langues européennes pour accompagner les étrangers.

Il faut romaniser les noms coréens.

Il faut transformer une carte administrative coréenne en document utilisable par des Français.

Et parfois il faut expliquer la Corée aux Européens tout en expliquant l’Europe aux Coréens.

André Kim Taegon n’est donc pas seulement placé entre deux religions ou deux États.

Il se trouve au croisement de plusieurs systèmes de connaissance.

C’est peut-être cela qui fait de lui un sujet si naturel pour Cogito ergo Credo.


📚 Pour aller plus loin

📖 L’Église née d’un livre : le mystère des premiers catholiques coréens

Avant André Kim Taegon, le catholicisme coréen avait déjà une histoire exceptionnelle : des lettrés découvrirent le christianisme à travers des livres venus de Chine et constituèrent les premières communautés presque sans missionnaires étrangers. Cet article de Mystica Insolita permet de comprendre directement le milieu religieux et intellectuel dont Kim Taegon est l’héritier.

🀄✝️ Matteo Ricci, le missionnaire qui entra en Chine par les mathématiques

Avec Matteo Ricci, mathématiques, astronomie et cartographie servent de langage commun avec les lettrés chinois. Deux siècles plus tard, Kim Taegon utilise à son tour cartes et langues pour faire communiquer l’Asie orientale et les réseaux missionnaires européens.

Jean de Brébeuf : missionnaire et ethnographe au cœur du monde huron

Un autre exemple de missionnaire devenu linguiste et observateur par nécessité. Chez Brébeuf comme chez Kim Taegon, transmettre une foi suppose d’abord d’apprendre à comprendre un autre monde.

🕊️ Giwargis, l’évêque des Arabes : le savant syriaque qui traduisait les mondes

Du grec au syriaque et à l’arabe chez Giwargis, du coréen et du chinois au latin et aux réseaux européens chez Kim Taegon : à plusieurs siècles de distance, tous deux montrent que la transmission du savoir dépend souvent de ceux qui savent passer d’une langue et d’une culture à l’autre.


📚 Sources

Pierre-Emmanuel Roux, « Cartographie clandestine et religion de contrebande dans la Corée du Chosŏn : André Kim Taegŏn (1821-1846) et sa Carte de la Corée », Revue d’histoire du XIXe siècle, 2022.

L’étude la plus utile pour comprendre la fabrication de la carte, ses modèles coréens, ses adaptations occidentales et ses usages missionnaires, diplomatiques et scientifiques.

Bibliothèque nationale de France, notice de la Carte de la Corée d’après André Kim.

La notice décrit les caractéristiques matérielles et cartographiques d’un des exemplaires conservés par la BnF.

Conférence des évêques catholiques de Corée, documentation historique sur les martyrs coréens.

Elle permet notamment de replacer Kim Taegon dans la formation des premiers prêtres coréens, ses voyages entre Macao, la Chine, la Mandchourie et la Corée, ainsi que la transmission en latin des documents sur les persécutions.

Catholic Peace Broadcasting Corporation, présentation de saint André Kim Taegon pour les JMJ de Séoul 2027.

La notice mentionne explicitement la réalisation de sa carte de Joseon, ses lettres, ses déplacements et son arrestation lors de la recherche d’une nouvelle route maritime pour les missionnaires.

💬 Et vous ?

Une carte réalisée pour faire passer clandestinement des missionnaires est-elle d’abord un objet religieux, géographique ou politique ?

L’histoire d’André Kim Taegon montre peut-être justement que ces catégories deviennent difficiles à séparer dès que le savoir sert à franchir une frontière.

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Cogito ergo Credo explore les endroits où la foi rencontre les sciences, les langues, la médecine, les techniques et l’histoire des savoirs.

Avec André Kim Taegon, cette rencontre tient sur une feuille de papier : une Corée dessinée pour ceux qui n’avaient normalement pas le droit d’y entrer.

 

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