Ignacije Szentmártony : le jésuite qui cartographia l'Amazonie grâce aux étoiles

 

Les étoiles pour boussole, l'Amazonie pour horizon.




28 octobre — XVIIIe siècle

Prêtre, astronome et mathématicien, ce savant originaire de Croatie participa à la première grande cartographie astronomique de l'Amazone et du Rio Negro au XVIIIe siècle. Ses travaux scientifiques allaient pourtant lui coûter dix-sept années de captivité.

Summarium latinum : Ignatius Szentmártonyi, sacerdos Societatis Iesu, die XXVIII Octobris anno MDCCXVIII in Croatia natus est. Mathematicus, astronomus et geographus, ad flumina Amazonum et Nigrum missus est, ut observationibus astronomicis atque mensuris geographicis tabulas regionum conficeret. Postea propter conflictus inter Societatem Iesu et potestatem regiam in custodiam coniectus est. Opera eius scientiae geographicae magnum adiumentum praebuerunt.

Un prêtre avec ses instruments au milieu de l'Amazonie

En 1754, un jésuite européen remontait les immenses fleuves de l'Amazonie, accompagné d'ingénieurs, de soldats et de guides locaux. Autour de lui s'étendait un territoire que les cartes européennes représentaient encore très imparfaitement. Les cours d'eau se divisaient en bras innombrables, les distances étaient difficiles à estimer et la forêt rendait souvent impossible l'observation d'un horizon dégagé.

Pour établir une carte fiable, le religieux disposait d'un instrument précieux : le ciel.

En observant la position du Soleil et des astres, puis en comparant ses mesures aux itinéraires parcourus, il pouvait déterminer des positions géographiques et corriger les tracés existants.

Son nom était Ignacije Szentmártony, également connu sous les formes Ignác Szentmártonyi ou Inácio Szentmartony. Né le 28 octobre 1718, il appartenait à la Compagnie de Jésus et possédait une formation approfondie en mathématiques et en astronomie.

Il ne parcourait pas l'Amazonie uniquement pour prêcher. Il avait été recruté précisément pour ses compétences scientifiques, dans le cadre d'une entreprise de cartographie commandée par les autorités portugaises.

Ses observations allaient contribuer à l'élaboration de cartes beaucoup plus précises de l'Amazone et du Rio Negro.

Un enfant de Croatie formé chez les jésuites

Ignacije Szentmártony naquit le 28 octobre 1718 à Kotoriba, dans la région du Međimurje, aujourd'hui située au nord de la Croatie. À cette époque, le territoire appartenait au royaume de Hongrie, intégré à la monarchie des Habsbourg.

Issu d'une famille dont les origines étaient croates et hongroises, il effectua ses premières études dans sa région natale avant de rejoindre Zagreb.

En 1735, à l'âge de seize ou dix-sept ans, il entra dans la Compagnie de Jésus à Vienne. Il poursuivit ensuite une formation exigeante, alternant études philosophiques, mathématiques, théologiques et activités d'enseignement.

Il étudia notamment à Graz et à Vienne, deux centres universitaires importants de l'Europe centrale. Ordonné prêtre en 1748, il enseigna les mathématiques et acquit progressivement une solide réputation dans cette discipline.

Cette formation associait les connaissances classiques à une pratique scientifique rigoureuse. Les jésuites entretenaient alors un vaste réseau d'établissements où l'on enseignait notamment les mathématiques, l'astronomie, la géographie et la philosophie naturelle.

C'est grâce à ses compétences que Szentmártony fut bientôt appelé à participer à une entreprise scientifique d'une tout autre ampleur.

Pourquoi les rois avaient besoin d'astronomes

Au milieu du XVIIIe siècle, les monarchies espagnole et portugaise possédaient d'immenses territoires en Amérique du Sud. Mais les frontières de leurs possessions demeuraient parfois imprécises.

Le traité de Madrid, signé en 1750, cherchait à redéfinir les limites des empires coloniaux en tenant compte de l'occupation effective des territoires et de leur géographie.

Pour appliquer cet accord, il fallait connaître les fleuves, les montagnes, les distances et les positions des établissements existants.

Les souverains ne pouvaient pas simplement tracer une ligne sur une carte : encore fallait-il que cette carte corresponde suffisamment à la réalité.

Les autorités portugaises recrutèrent donc des ingénieurs, des géographes et des astronomes capables de réaliser des levés précis.

Szentmártony rejoignit cette entreprise avec le titre de mathématicien et astronome royal. Il se trouvait ainsi au service d'une mission politique et territoriale, mais sa contribution reposait sur des méthodes scientifiques.

Mesurer l'immensité amazonienne

En 1753, Szentmártony quitta l'Europe pour le Brésil. Il participa ensuite aux expéditions organisées dans les régions de l'Amazone et du Rio Negro, particulièrement entre 1754 et 1756.

Les conditions de travail étaient difficiles. Les distances parcourues étaient considérables, le climat éprouvant et les déplacements dépendaient largement des voies fluviales.

Pour les cartographes, le principal problème consistait à transformer une succession de trajets et d'observations locales en une représentation géographique cohérente.

Les mesures astronomiques permettaient de déterminer la latitude de certains lieux. La longitude demeurait plus difficile à établir avec précision, notamment en raison des limites des instruments et des méthodes de chronométrage disponibles.

Szentmártony réalisa des observations astronomiques et géodésiques qui furent utilisées par les ingénieurs chargés de dessiner les cartes.

En 1755, les travaux de l'expédition aboutirent à une représentation détaillée des cours de l'Amazone et du Rio Negro. Les recherches historiques soulignent l'importance de ces documents, parmi les premières cartes de la région fondées sur une campagne systématique de mesures astronomiques et géographiques.

L'astronome jésuite avait ainsi contribué à transformer une connaissance fragmentaire du territoire en une représentation cartographique beaucoup plus rigoureuse.

Quand le ciel permet de dessiner la Terre

L'apport de Szentmártony devient plus compréhensible lorsqu'on examine les méthodes scientifiques de son époque.

Pour établir la position d'un lieu, les astronomes pouvaient observer la hauteur du Soleil à midi ou celle de certains astres au-dessus de l'horizon. À l'aide de tables astronomiques et d'instruments de mesure, ces observations permettaient d'estimer la latitude.

La longitude posait un problème plus délicat, puisqu'elle exigeait de comparer l'heure locale à celle d'un méridien de référence. Avant la généralisation de chronomètres suffisamment précis, les expéditions recouraient à différentes méthodes astronomiques, dont les résultats pouvaient comporter des incertitudes importantes.

Les mesures étaient ensuite combinées aux relevés des distances, des directions, des méandres fluviaux et des informations recueillies sur le terrain.

Ce travail nécessitait donc bien davantage qu'une simple observation des étoiles. Il associait géométrie, astronomie, calcul, navigation et connaissance géographique locale.

Les populations autochtones possédaient également une connaissance indispensable des fleuves et des voies de communication. Les cartes européennes pouvaient bénéficier de ces savoirs, même si les documents administratifs de l'époque ne reconnaissaient pas toujours explicitement leur contribution.

Szentmártony se trouvait ainsi au croisement de plusieurs traditions de connaissance : les mathématiques européennes, les techniques de navigation et les savoirs géographiques des habitants de l'Amazonie.

La science au service des empires

Cette histoire présente cependant une dimension politique qu'il ne faut pas négliger.

Les cartes élaborées par les expéditions du XVIIIe siècle n'étaient pas destinées uniquement à satisfaire la curiosité scientifique. Elles servaient aussi à délimiter des possessions coloniales, à organiser l'administration et à renforcer le contrôle exercé sur les territoires.

Le jésuite participait donc à une entreprise qui pouvait avoir de lourdes conséquences pour les populations autochtones.

Les travaux historiques indiquent qu'il entra en conflit avec les autorités coloniales, notamment à propos du traitement réservé aux habitants indigènes.

Il faut distinguer cette opposition personnelle du contexte plus général de la politique portugaise envers la Compagnie de Jésus. Les tensions s'aggravèrent progressivement jusqu'à l'expulsion des jésuites des territoires portugais en 1759.

Pour Szentmártony, les conséquences furent dramatiques.

Dix-sept années de captivité

En octobre 1760, alors qu'il se trouvait dans la région de Belém, Szentmártony fut arrêté avec d'autres jésuites. Il fut ensuite déporté au Portugal, où il demeura emprisonné pendant de longues années.

Une grande partie de sa captivité se déroula dans la forteresse de São Julião da Barra, près de Lisbonne.

Le savant qui avait parcouru les fleuves amazoniens pour mesurer les positions géographiques se retrouva privé de liberté. Ses recherches furent interrompues, et une partie de ses notes scientifiques semble avoir été perdue lors des événements.

Il ne retrouva la liberté qu'en 1777, après environ dix-sept années de détention.

Cette captivité doit être replacée dans l'histoire des relations conflictuelles entre les monarchies européennes et la Compagnie de Jésus. Les gouvernements cherchaient alors à renforcer leur autorité sur les institutions religieuses, particulièrement dans les territoires coloniaux.

L'expulsion des jésuites ne fut donc pas une condamnation scientifique des méthodes astronomiques de Szentmártony. Elle résulta de conflits politiques et institutionnels beaucoup plus larges.

Du calcul astronomique à la grammaire croate

Libéré, Szentmártony revint progressivement dans les territoires des Habsbourg. Il retrouva un environnement culturel différent de celui qu'il avait quitté près d'un quart de siècle auparavant.

Malgré les épreuves, il poursuivit des activités intellectuelles. Il s'intéressa notamment à la langue croate et à sa description grammaticale.

En 1783 parut un ouvrage consacré à la grammaire du dialecte kajkavien, dont l'attribution à Szentmártony est généralement admise, bien que certaines questions bibliographiques demeurent discutées.

Cette activité révèle un autre aspect de sa formation. Comme plusieurs jésuites savants, il ne considérait pas les mathématiques et les langues comme des domaines totalement étrangers. La précision de l'observation, la description des structures et le classement des connaissances pouvaient s'appliquer aussi bien à la géographie qu'à la linguistique.

Il mourut le 15 avril 1793, à l'âge de soixante-quatorze ans.

Une contribution scientifique longtemps méconnue

La postérité de Szentmártony est beaucoup moins célèbre que celle des grands astronomes européens de son temps. Pourtant, ses observations occupent une place importante dans l'histoire de la cartographie amazonienne.

L'historienne de la cartographie Mirela Altić a notamment montré, dans une étude publiée en 2014, le rôle de ses mesures astronomiques dans l'élaboration des cartes issues des expéditions de délimitation du milieu du XVIIIe siècle.

Le cas de Szentmártony illustre aussi la coopération entre des jésuites scientifiques et des ingénieurs militaires. Le religieux n'était pas simplement un missionnaire accompagnant une expédition : il contribuait directement à la qualité scientifique de la carte.

Il ne faut cependant pas lui attribuer seul l'ensemble des travaux. Les cartes résultaient d'une entreprise collective mobilisant astronomes, ingénieurs, dessinateurs, guides et informateurs locaux.

Son apport personnel résidait particulièrement dans les observations et mesures qui fournissaient des points de référence au travail cartographique.

Science et foi au cœur de l'Amazonie

Le parcours de Szentmártony rappelle que des religieux catholiques ont participé aux sciences de terrain, loin des observatoires européens et des grandes universités.

Les jésuites ne se limitaient pas à enseigner l'astronomie dans leurs collèges. Certains utilisaient leurs connaissances pour mesurer des territoires, établir des cartes et étudier les milieux naturels.

Cette participation s'inscrivait dans un contexte historique complexe, marqué à la fois par l'activité missionnaire, les rivalités coloniales et les controverses relatives aux droits des peuples autochtones.

Il serait donc excessif de présenter Szentmártony comme un héros isolé ayant découvert l'Amazonie. Les régions qu'il parcourait étaient habitées et connues depuis des générations par leurs populations.

Mais il serait tout aussi inexact de réduire son travail à une activité religieuse dépourvue d'importance scientifique. Ses mesures contribuèrent à améliorer concrètement la représentation géographique de vastes territoires.

Pour conclure

Né le 28 octobre 1718, Ignacije Szentmártony consacra une partie de sa vie à mesurer une région parmi les plus difficiles à cartographier de son temps.

Il utilisa les observations du ciel pour rendre plus précise la connaissance de la Terre. Ses travaux furent ensuite interrompus par une longue captivité, conséquence des conflits entre les autorités portugaises et la Compagnie de Jésus.

Son parcours résume une part méconnue de l'histoire scientifique : celle des savants dont les découvertes ne prennent pas toujours la forme d'une grande théorie, mais de milliers de mesures, de calculs et de corrections patientes.

Le jésuite de Croatie n'a pas donné son nom à une planète ni à une loi physique. Il a contribué à dessiner les fleuves amazoniens avec une précision nouvelle.

Et c'est précisément pour cette contribution réelle à la connaissance qu'il mérite une place dans Cogito ergo Credo.

Pour aller plus loin

Eusebio Kino : le jésuite qui cartographia le désert en regardant les étoiles — Cogito ergo Credo

Un autre jésuite astronome et géographe, dont les expéditions permirent de corriger la représentation des territoires du nord du Mexique et de l'Arizona.

Jean Picard : le prêtre qui mesurait la Terre en regardant les étoiles — Cogito ergo Credo

Un prêtre et géodésien français qui contribua à perfectionner la mesure de la Terre et les méthodes astronomiques de localisation.

Matteo Ricci : le missionnaire qui entra en Chine par les mathématiques — Cogito ergo Credo

Un précurseur de la rencontre entre les sciences occidentales, la cartographie et les missions jésuites.

Sources

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